Coup d’œil sur le marché de l’art avec Guillaume Cerutti
Le marché est devenu global avec l’arrivée d’acheteurs en provenance de la Russie, du Golfe et surtout de l’Asie.
entretien
Président-directeur général Sotheby’s France et vice-président Sotheby’s Europe, Guillaume Cerutti a exercé les fonctions de directeur général du Centre Georges Pompidou. Il a aussi joué un rôle actif, en France, dans la préparation des lois de 2002 et 2003 qui ont réformé le mécénat des entreprises. Il analyse avec nous l’état du marché de l’art en 2012.
L’année 2012 est un bon cru pour le marché de l’art ?
Le marché de l’art enregistre de beaux résultats depuis deux, trois ans, 2011 fut une des meilleures années pour Sotheby’s et 2012 se présente sous d’excellents auspices avec un premier semestre à peine un peu moins bon (91,4 millions d’euros contre 99,6 millions d’euros pour le 1er semestre 2011). Sotheby’s est un bon baromètre du marché au plan mondial. En 2011, le marché de l’art a atteint un volume de transactions de 46 milliards de dollars, ce qui en fait une des meilleures années jamais enregistrées. Cette vitalité s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord par l’internationalisation du marché. Jusque dans les années 2000, le marché était bipolaire, il se concentrait essentiellement entre l’Europe et les Etats-Unis. Depuis le milieu des années 2000, le marché est devenu global avec l’arrivée de nouveaux acheteurs en provenance de la Russie, des pays du Golfe et surtout de l’Asie. La Chine (et Hong Kong) est devenue, en termes de volume acheté, la première puissance du monde ! Par ailleurs, la demande des collectionneurs reste forte pour les objets de grande qualité, les indémodables et les pièces d’exception. Qu’il s’agisse des arts décoratifs avec des pièces à quelques centaines de milliers d’euros ou de l’art moderne et contemporain où les grands noms de la peinture occidentale atteignent plusieurs millions d’euros. Les Warhol,
Picasso, Rothko, Lucian Freud, Roy Lichtenstein sont des emblèmes du marché de l’art rejoints par Yves Klein ou Joan Miro, dont l’Etoile bleuea fait 36,9 millions de dollars, en juin, à Londres. Cependant, si le marché est resté très dynamique, il est également très sélectif. Les œuvres exceptionnelles renforcent leur valeur mais les œuvres moyennes qui n’ont pas le statut de chef-d’œuvre absolu souffrent.
Quelle est la situation en Belgique ?
La Belgique a une tradition de collectionneurs dont la densité m’impressionne. Ses collectionneurs sont actifs en arts premiers, en art moderne, en contemporain… Comme tous les grands collectionneurs, ils ne se cantonnent pas à l’art de leur pays, leur goût transcende les nationalités. Prenons en exemple Zaira et Marsel Mis dont la collection sera vendue le 24 octobre à Paris. Elle rassemble des artistes belges (Ensor, Delvaux, Leblanc), italiens (Fontana, Boetti…) et de toutes nationalités (Calder, Warhol, Schiele…). Une acrylique de Ben de 1935, assez parlante pour la Belgique (Zonder vrijheid geen Kunst) et surtout deux très importantes huiles de Magritte,La grande table(1962-1963) etLa parure de l’orage(1927), figurent dans la vente. Aujourd’hui quand une œuvre majeure de Magritte est mise en vente, peu importe le lieu, elle intéressera le monde entier. Pour Sotheby’s un nouveau pas vers l’internationalisation du marché vient d’être franchi avec la conclusion d’un partenariat stratégique avec une organisation en Chine (Gehua) qui permettra de vendre en Chine et plus uniquement à Hong Kong.
L’art reste un bon placement ?
Les records actuels interpellent et posent effectivement la question de l’art comme placement. D’autres facteurs doivent être envisagés pour mener à une approche plus nuancée. Contrairement aux placements financiers classiques, l’art se prête difficilement aux moyennes. C’est prendre un risque énorme que de l’envisager comme seul placement. L’objet est unique et l’histoire de l’art est pleine d’histoires d’artistes dont la cote n’a cessé de fluctuer. Dans la durée, l’évolution des cotes des œuvres et des artistes est d’une très grande imprévisibilité. Citons cette anecdote rapportée par un notaire parisien : à la fin du XIXe siècle, son étude s’occupa d’une succession dans laquelle figuraient un immeuble de rapport dans le 8e arrondissement et un tableau de Meissonier, l’un des peintres les plus recherchés en son temps. Les deux héritiers se disputèrent l’attribution des lots car celui qui devait hériter de l’immeuble s’estimait lésé ! Aujourd’hui, la valeur d’un très beau tableau de Meissonier est loin de celle d’un immeuble parisien ! En histoire de l’art, il n’y a pas de certitude : chaque objet est différent. Rappelons-nous que, dans les années 60, Warhol connaissait des débuts difficiles. Aujourd’hui, c’est un artiste clé du XXe siècle. L’art contemporain est le domaine qui a connu les
variations les plus fortes. Et il n’y a pas un marché de l’art, mais une collection de marchés de niche (tableaux anciens, bande dessinée, mobilier, arts d’Asie, art contemporain, livres, orfèvrerie…). Chaque domaine a son évolution et ses particularités.
Quels conseils à ceux qui voudraient acquérir une œuvre d’art ?
Aborder la collection toujours en ayant l’envie et la passion. Ne pas procéder uniquement par commodité car c’est la meilleure façon d’avoir des déconvenues. Il se peut qu’une œuvre devienne un bon placement. Cette envie, ce désir d’acheter un objet d’art doit s’accompagner de conseils de la part de professionnels. Il faut se familiariser avec un artiste, discuter avec des galeristes… C’est une démarche personnelle qui doit rester guidée par le désir avant tout.







