Le marché belge vu par Serck
La Belgique reste une place intéressante et l’internet lui permet désormais de rayonner sur les marchés internationaux.
entretien
Philip Serck est commissaire-priseur à la salle de ventes BAA, Brussels Art Auctions. A ce titre, c’est un observateur privilégié du marché belge qu’il a analysé pour nous.
Quelles sont les grandes tendances du marché ?
Le marché de l’art est influencé par les médias qui font la promotion du design et de l’art contemporain. Aujourd’hui, il y a une telle vulgarisation de l’information que tout le monde a accès à tout… et à rien ! Grâce à internet, on assiste à un renouveau dans la clientèle. Ces nouveaux acheteurs compensent la perte de clientèle locale que l’on a subie à cause de l’évolution de la mode. Avant, la force des grandes maisons de ventes internationales était leur caractère international. Aujourd’hui, grâce aux nouveaux moyens de communication, même les petites maisons atteignent le public de façon universelle. Certaines pièces réalisent désormais des records dans de petites salles. Chez BAA, par exemple, un bronze de la tête de Rodin par Camille Claudel a atteint quatre fois le prix réalisé dans une grande salle il y a quelques années. On avait une dizaine d’enchérisseurs de France, de Singapour, des Etats-Unis et de Grande-Bretagne au téléphone. Il y a dix ans, ce n’était pas possible.
Internet n’apporte que du positif selon vous ?
La visibilité nationale et internationale grâce à internet permet de relocaliser les pièces dans leur contexte et de trouver les acheteurs sans transiter par des intermédiaires. Comme la majorité des pays recherchent leur propre patrimoine, les pièces de cultures étrangères retournent dans leur pays d’origine, que ce soit la Russie ou la Chine mais également Israël, l’Italie ou l’Amérique du Sud. Des bases de données regroupant tous les résultats et les estimations sont à la disposition de tout le monde, avec des updates journaliers des prix. C’est presque un marché de Bourse ! Mais ce modèle automatique est sans finesse. Les caractéristiques propres à une œuvre et à son estimation n’entrent plus en ligne de compte.
Dans ce contexte, quelle place pour les petites salles ?
Notre ambition n’est pas de vendre uniquement des œuvres d’artistes assimilés au top 100 du marché de l’art, mais de nous occuper de ce patrimoine qui n’intéresse plus les grandes maisons comme l’argenterie belge ou les tableaux de peintres belges comme Gus De Smet, Permeke, Léon De Smet, Anto Carte… Le marché est devenu très sélectif. Les gens ont peur. Ils ont une vision internationale avec en point de mire l’art contemporain et les œuvres qui ont une image universelle comme celles de Warhol, Magritte ou Calder. Le monde d’aujourd’hui est à deux vitesses. La globalisation a engendré une énorme concentration d’argent et la disparition de la classe intermédiaire – et par la même occasion de la culture intermédiaire –, ce qui a une influence sur l’intérêt pour le patrimoine national. Pour nous, il est important de fouiner dans tout ce que l’on a en Belgique, de trouver la bonne pièce et de la vendre au bon endroit. La porcelaine chinoise est un exemple frappant : une porcelaine de Canton du XIXe se vend désormais mieux qu’un beau plat de la famille rose ! Certaines pièces trouvées chez nous sont des redécouvertes pour le marché international : ainsi une pendule fin XIXe, copie de la Wallace collection, a atteint 44.000 euros alors qu’il y a 10 ans, elle valait 5 à 7.000 euros ! Lors de notre dernière vente, un bronze
russe d’un officier cosaque s’est envolé à 20.000 euros alors qu’il portait une estimation de 3 à 5.000 euros.
Le mot de la fin ?
Une œuvre d’art, qui a survécu aux guerres et aux crises, a une pérennité, une raison d’être et une vraie valeur financière. Une bonne œuvre d’art qui correspond à tous les critères de valeur historique, survivra à toutes les crises car elle est pour moi l’expression d’un savoir, d’une connaissance, d’un moment. Il n’y a pas d’avenir sans passé.


