Le Brexit divise à nouveau les deux Irlande et réveille le spectre d’une Europe des frontières

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La construction européenne a transformé notre rapport aux frontières, expressions de la souveraineté nationale devenues désuètes dans un monde cosmopolite et libre-échangiste. Des crises périodiques (terrorisme, afflux de réfugiés, guerre civile…) viennent toutefois nous rappeler une fonction essentielle de la frontière : lieux de force ou d’échanges, elles servent également à matérialiser, physiquement et symboliquement, la différence entre des groupes humains. La perspective d’une fermeture de la frontière entre les deux Irlande du fait du Brexit est une de ces phases critiques.

Une frontière militarisée, symbole d’une double division

Les accords d’indépendance, en 1922, avaient maintenu la libre circulation des personnes entre la nouvelle République d’Irlande et le Royaume-Uni. Toutefois, ce principe est remis en cause à partir des années 1960, lorsque commencent les premières violences entre « unionistes » protestants et « républicains » catholiques. Il s’agit alors d’empêcher les groupes indépendantistes de s’approvisionner en armes ou de chercher refuge dans le Sud mais aussi, implicitement, de réaffirmer la différence entre les communautés habitant deux parties de l’île. Face au discours des nationalistes irlandais, qui proclament l’unité et l’homogénéité de la population de l’île, les dispositifs sécuritaires qui se multiplient à la frontière (checkpoints militaires, postes d’observation, véhicules blindés, fouilles de véhicule…) sont un constant rappel de l’appartenance indissociable de l’Irlande du Nord au Royaume-Uni. Cette frontière militarisée incarne alors une double division politique et identitaire : en premier lieu, entre le Nord et Sud ; en second lieu, entre protestants et nationalistes catholiques au sein de l’Ulster.

L’escalade sécuritaire des années 1960 intervient paradoxalement au moment où, sur le continent, un chemin inverse est suivi. Avec le développement d’un marché commun incluant l’Allemagne, la France, l’Italie et le Benelux, un processus menant à l’émergence d’un « vivre-ensemble » européen est enclenché. Les progrès de la construction européenne érodent graduellement le lien exclusif entre les peuples et le territoire national : liberté de travailler dans tout pays de l’Union, échanges étudiants dans le cadre du programme Erasmus, fin des contrôles douaniers et des visas au sein de la zone Schengen, doit de vote aux élections locales dans son pays de résidence… Les frontières ne disparaissent pas, mais elles sont redéployées aux confins d’une sphère qui ne se définit plus sur une base ethno-nationale, mais sur une communauté d’intérêts économiques et de valeurs humanistes. Les générations les plus récentes, qui n’ont plus l’expérience des visas, de l’échange de devises ou des permis de travail, sont ainsi souvent les plus europhiles.

Apaisement des tensions politiques et économie en croissance

L’impact de la dissolution des frontières sur les identités n’est nulle part mieux illustré qu’en Irlande. En 2005, suite aux accords dits du « Vendredi Saint », les barrages militaires sont supprimés. Les dispositions du marché unique, notamment la liberté de circulation des personnes, peuvent enfin s’appliquer. Aujourd’hui, trente mille travailleurs traversent chaque jour la frontière, l’économie locale est en croissance, et le taux de chômage s’est effondré. Le marché unique a également favorisé l’apaisement des tensions politiques entre républicains et unionistes, en établissant une continuité économique et juridique entre les deux territoires : l’enjeu d’une réunification semble moins brûlant lorsque, de Belfast à Dublin, la principale différence est que les panneaux de circulation en miles sont convertis en kilomètres.

Il n’est dès lors pas étonnant que, lors du référendum de juin 2016, les Irlandais du Nord aient voté à 56 % contre le Brexit. En effet, une sortie du marché unique implique inévitablement une surveillance des flux de biens et de personnes, perspective qui éveille des souvenirs douloureux et ravive les clivages. De plus, ces incertitudes interviennent au pire moment pour l’Irlande du Nord, en plein conflit politique intercommunautaire et privée de gouvernement depuis les élections de mars 2017, les deux partis principaux, le Sinn Fein et le parti unioniste démocrate (DUP), n’ayant pu s’entendre sur un programme commun. Un des principaux points de polémique concerne un projet de loi de protection du gaélique souhaité par les républicains du Sinn Fein, et perçu par les unionistes comme une nouvelle forme de « guerre culturelle ». Par surcroît, du fait de sa contre-performance aux élections législatives de juin 2017 (qu’elle avait déclenchée pour renforcer sa majorité dans la négociation du Brexit !), la première ministre britannique Theresa May a été amenée à conclure un accord de soutien avec le DUP – ce qui indispose évidemment les partis de la communauté catholique, aujourd’hui tentés d’utiliser l’argument européen pour relancer le débat sur la réunification.

La question irlandaise, une priorité pour les négociateurs européens

Tous les acteurs politiques ont certes pris note de l’urgence à clarifier la situation. Dès août 2016, les leaders du Sinn Fein et du DUP avaient adressé à Theresa May une lettre commune soulignant le coût d’une sortie du marché unique ; de leur côté, Theresa May et son homologue irlandais, Enda Kenny, avaient annoncé leur détermination à éviter la reconstitution d’une « hard border ». Les négociateurs européens, quant à eux, ont annoncé que la question irlandaise serait une priorité des négociations sur le Brexit, Michel Barnier suggérant que des « solutions innovantes » seront nécessaires. Mais à ce stade, aucun plan crédible n’a été formulé et il apparaît encore impossible, à moins que le gouvernement britannique ne revienne sur son engagement de quitter le marché unique, de maintenir la libre circulation entre les deux parties de l’île.

 
 
 
 
 
 

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