« Scarifications », le corps transcendé
Etonnant voyage parmi tous ces objets, ces statues, mettant en scène le corps devenu vecteur de significations.
Exposition thématique à l’occasion du parisien Parcours des Mondes, Joaquin Pecci présentait une cinquantaine d’objets récoltés entre les années cinquante et soixante en Côte d’Ivoire, au Congo, au Mali et au Burkina, mais surtout au Cameroun et au Nigeria.
Pourquoi ces scarifications et quel est leur sens ? Pour l’antiquaire, dans les cultures africaines, le corps est pluriel. « Il appartient à l’individu, certes, mais témoigne aussi des relations, des échanges avec le cosmos, les ancêtres, le lignage, le clan, la communauté, sans oublier les liens entre le monde visible et le monde invisible. Le corps est à la croisée de tous ces champs symboliques et c’est dans la peau, surface visible du corps, que sont incisées les représentations sociales et culturelles qui, à jamais, transcendent l’homme. » Et de poursuivre que « tout au long de sa vie, la surface de son corps devient un lieu où s’inscrit définitivement son destin défini par les rituels. Car de nouvelles incisions transformeront à jamais l’image du corps de jeunes hommes et femmes en devenir. Leur statut sera à lire, comme leur âge, leur sexe, leur personnalité ou leur groupe d’appartenance, sans que d’aucun ne sonde ce qui les aura transpercés et qui n’aura de cesse de dire l’être nouveau qui en aura surgi ».
Quant à ces incisions, elles sont pratiquées par le forgeron-scarificateur, le seul à posséder cette habileté, à être capable de donner à la peau puis à la cicatrice un dessin doublé d’un relief. Un homme aux pouvoirs considérables, à la fois craint et méprisé, riche d’une connaissance dermatologique empirique, capable de faire lever des bourrelets, des saillies au long de sillons, des pointillés, des bulbes. Un homme qui détient la connaissance religieuse ou magique et respecte les nécessaires conditions cérémoniales.
Sculpture Igbo
Pour les auteurs de l’ouvrage Signes du corps (Dapper Eds), les Igbos – groupe important de la région qui s’étend du Niger à la Cross River – ont, comme tant de peuples africains, transformé les chéloïdes en véritables signes graphiques inscrits sur le corps des humains et des sculptures. « Les alusi, figures masculines ou féminines conservées dans les maisons des hommes où les cultes étaient rendus sur des autels dressés aux divinités et aux ancêtres du lignage, sortaient de façon périodique pour participer à des manifestations annuelles et publiques. C’était l’occasion de vérifier leur état de conservation avant de rehausser leurs couleurs en les frottant de charbon de bois et de pigments ocre rouge. » Des sculptures pouvant atteindre 1 m 50, aux jambes longues et minces, au buste dont l’étroitesse est accentuée par l’aspect massif du cou, à l’allure austère troublée par les marques corporelles, toujours faites pour être vues de face.
Tabouret Luba
« Plus qu’un simple élément mobilier fonctionnel, les sièges constituent des emblèmes de la royauté, remis lors de l’intronisation. Conservés en un lieu secret, ils sont sortis à l’occasion des cérémonies importantes », soulignent encore les auteurs de Signes du corps. De préciser que les Luba ont sculpté les représentations les plus abouties de corps de femmes généreusement scarifiés. Que la gestuelle de cette figure cariatide met en tension le buste et avantage le relief des scarifications. Que, d’un point de vue symbolique, cette attitude qui permet d’être en relation avec le sol, demeure des formes telluriques, ferait de la femme « l’intermédiaire autorisée entre le pouvoir du chef assis sur le trône et celui des ancêtres et des génies ». Qu’enfin, si les scarifications ont un but esthétique et érotique, elles constituent également une forme d’écriture et de communication. « Elles véhiculent des concepts d’ordre, de type de cosmogonie et sont des symboles de perfection physique et morale. »
Joaquin Pecci Tribal Art, 38 rue des Minimes, 1000 Bruxelles. Tél. : 02/513 44 20 www.joaquinpecci.net.







