Joël Dicker Grand Prix du Roman de l'Académie Française

Pierre Maury
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« La vérité sur l’Affaire Harry Quebert », beau roman de l’auteur suisse, remporte le Grand Prix du Roman de l'Académie française. Joël Dicker a obtenu, au premier tour de scrutin, 13 voix contre 6 voix à Gwenaëlle Aubry et 1 voix à Jérôme Ferrari.

  • <p>Joël Dicker est l’écrivain suisse dont on ne connaissait guère le nom avant cette rentrée littéraire où paraît son deuxième roman, « La vérité sur l’Affaire Harry Quebert ». Un livre qui est en lice pour trois prix littéraires, le Goncourt, l’Interallié et l’Académie française. © D. R.,</p>

    Joël Dicker est l’écrivain suisse dont on ne connaissait guère le nom avant cette rentrée littéraire où paraît son deuxième roman, « La vérité sur l’Affaire Harry Quebert ». Un livre qui est en lice pour trois prix littéraires, le Goncourt, l’Interallié et l’Académie française. © D. R.,

C’est la belle surprise de cette rentrée littéraire. La vérité sur l’Affaire Harry Quebert, un deuxième roman épais publié quelques mois à peine après le premier (1), ne suscite aucune fausse note dans un accueil enthousiaste. L’écrivain a 27 ans et ne nourrit aucun complexe même s’il n’appartient pas au microcosme parisien et si ses éditeurs ne sont pas souvent présents dans les sélections aux grands prix littéraires d’automne. Sauf cette fois, grâce à un livre qui a tout pour plaire. Bien au-delà du lectorat francophone, si l’on en croit les rumeurs de traductions qui circulaient à la Foire du livre de Francfort.

La vérité sur l’Affaire Harry Quebert est une histoire d’écrivain. Et même d’écrivains, puisqu’ils sont deux. Marcus Goldman, le plus jeune, est entré dans le monde littéraire par la grande porte, avec un énorme succès dès son premier livre. Il doit maintenant répondre à l’attente de ses lecteurs. Davantage encore à la pression que lui mettent son agent et son éditeur, sans cesse à évoquer la nécessité (et l’obligation par contrat) d’un deuxième livre sans lequel la place de jeune prodige ne tardera pas à être occupée par un autre. Mais la panne est grave – « une terrible crise de page blanche » – et Marcus se tourne vers son mentor, Harry Quebert, auteur consacré qui distille, en prologue de chaque chapitre, des conseils avisés sur l’écriture.

Un polar complexe et maîtrisé

La vérité sur l’Affaire Harry Quebert est aussi un polar. En 1975, une adolescente de quinze ans, Nola Kellergan, a disparu dans la petite ville d’Aurora, New Hampshire, où Harry est installé. Pour écrire, disait-il. Mais, séduit par Nola, il ne faisait que copier et recopier son prénom à longueur de pages. Trente-trois ans plus tard, alors que les Etats-Unis se préparent à élire Obama comme président et que Marcus est toujours bloqué par sa page blanche, le corps de Nola est retrouvé sur le terrain de Harry. Qui ferait un coupable idéal.

En 31 chapitres (numérotés à l’envers), un prologue et un épilogue, Joël Dicker installe un monde, pose un gros paquet de questions auxquelles il ne fournit pas toutes les réponses et construit une intrigue à plusieurs niveaux dont la complexité ne ralentit jamais la lecture. La réussite est si complète qu’en arrivant à la fin on adhère à la dernière réflexion de Harry : « Un bon livre, Marcus, est un livre qu’on regrette d’avoir terminé. »

(1) Les derniers jours de nos pères, De Fallois/L’Age d’homme, 332 p., 19 euros, janvier 2012.

Bio express

1985. Naissance à Genève, le 16 juin.

Sa famille est originaire de France et de Russie.

1995. Fonde une revue sur la nature, La Gazette des animaux.

2004. Cours Florent à Paris, avant de revenir au droit à l’Université de Genève.

2005. Une nouvelle, Le tigre, est primée au prix international des Jeunes Auteurs.

2010. Les derniers jours de nos pères reçoit le prix des Ecrivains genevois. Vladimir Dimitrijevic (L’Age d’homme) veut publier le roman mais meurt avant sa sortie au début de cette année.

« Je voulais faire un livre qui me plairait de A à Z »

Entretien

Comprenez-vous l’engouement qui grandit autour de ce roman ?

Pas du tout. Je suis bien sûr très heureux de savoir que les gens l’aiment, des bons retours que j’ai. Je suis à Bruxelles depuis hier et c’est un plaisir très particulier d’être en Belgique, parce que c’est un pays que j’aime beaucoup et dont je me sens proche, étant Suisse. J’ai rencontré des libraires contents, des journalistes contents… Mais j’ai du mal à me rendre compte à quel point ça peut plaire.

Vous parlez beaucoup d’édition dans « La vérité sur l’Affaire Harry Quebert », puisqu’il y a deux personnages d’écrivains. Mais il s’agit de l’édition américaine. Vous la connaissez un peu ?

C’est l’édition américaine et c’est le monde de l’entreprise en général. C’est un livre sur un livre, avec des écrivains, donc il était important d’avoir cette homogénéité et de parler d’édition. Mais je parle d’un éditeur pour faire la satire du monde de l’entreprise aujourd’hui en Occident où les chefs d’entreprise sont de plus en plus soumis à la pression des conseils d’administration, des actionnaires et doivent être axés sur les chiffres, la rentabilité. On a parfois l’impression qu’ils en oublient le produit qu’ils sont en train de fabriquer ou de vendre.

Pourquoi avoir choisi les Etats-Unis ?

J’avais envie d’écrire un roman qui se passe aux Etats-Unis. Je connais bien le nord de la côte Est. J’ai, à Washington D.C., de la famille qui a une maison de vacances dans le Maine, où j’ai passé un mois chaque année quand j’étais enfant. J’y vais souvent, j’y suis retourné encore il y a deux ans. J’ai beaucoup rêvé là-bas et j’avais toujours eu très envie de placer le décor d’un livre à cet endroit. Mon premier livre, d’ailleurs, j’avais déjà envie de le placer dans un décor similaire mais je me suis fait happer par l’histoire du SOE (le Special Operation Executive créé par Churchill) et le roman a complètement immigré en Angleterre et en France. C’est pour cela que, quand j’ai commencé à écrire mon deuxième roman, en pensant que c’était peut-être le dernier que j’écrivais et que je devrais me concentrer ensuite sur des choses plus sérieuses, je me suis dit que j’allais faire un livre qui me plairait de A à Z. Et, donc, le placer en Amérique du Nord. J’y ai mis beaucoup de mes envies, beaucoup de mon caractère – un caractère assez gai, amusant et amusé par la vie.

Entre le A et le Z de ce qui devait vous plaire dans ce roman, vous entrecroisez de nombreux thèmes. L’un d’entre eux vous a-t-il motivé plus que les autres ?

Il y avait deux points de départ. Le premier, c’était l’Amérique mais je ne savais pas quels personnages j’allais y mettre, s’ils seraient français ou américains, je me posais encore beaucoup de questions. Le deuxième, c’était un sujet que j’avais envie de traiter : l’apprentissage. Je voulais le roman d’apprentissage d’un jeune homme qui découvre une partie de la vie avec un maître. L’idée a évolué ensuite vers cette relation entre Marcus et Harry. Au départ, je pensais à un très jeune adulte et c’est devenu un homme déjà adulte – Marcus a une trentaine d’années – qui poursuit la relation avec son maître.

« La vérité sur l’Affaire Harry Quebert » est un roman très construit sur les rebondissements du récit, sur des dévoilements successifs. Possédiez-vous cette construction au départ, ou est-ce qu’elle est venue en route ?

Elle est venue en route. J’avais envie d’écrire un roman qui soit à la fois long et facile à lire. Modestement, c’était un peu le pari : qu’il plaise au lecteur qui n’aime pas lire, qui bloque devant un gros livre, et qu’il plaise aussi à celui qui aime lire, au lecteur exigeant. Je voulais un livre qu’on puisse transmettre parce qu’on l’a lu, qu’on l’a aimé et qu’on a envie de le faire lire à quelqu’un. Pour permettre cet échange entre les gens, il était important d’avoir un livre qui convienne à toutes sortes de types de lecteurs. Je dis cela de façon très modeste, parce que j’ignorais s’il serait ainsi. Mais je rêvais de m’en approcher. C’était tout le défi de ce livre, qui explique peut-être la variété de thèmes et le fait que j’ai un peu de peine à dire, quand on me demande quel genre c’est, si c’est un polar, un roman d’apprentissage, un roman sur l’écriture…

Avez-vous parfois pensé à « Lolita », de Nabokov ?

Un petit peu, évidemment, dans le personnage de Nola, mais en fait pas tellement. Nabokov est un écrivain et un personnage qui m’intrigue et qui me plaît beaucoup. La référence à Lolita est là mais, ce qui est amusant, c’est que je n’avais pas luLolitadepuis des années.

Quand on m’en a parlé après coup, je l’ai relu dans le courant du mois d’août et j’ai compris la portée de ce livre. J’ai surtout compris qu’il n’y avait pas beaucoup de liens entre ma Nola et la Lolita de Nabokov. Je ne sais pas si quelqu’un prendrait le risque aujourd’hui d’éditer ce roman qui est quand même très dérangeant… Les mœurs ont changé et la question de la pédophilie nous a frappés assez violemment.

Osez la rencontre !