Design à imprimer

Sandrine Warsztacki
Mis en ligne

Fabriquer une pièce de rechange pour la machine à café ou une jolie lampe de bureau : grâce à l’impression 3D, l’usine débarque à la maison. Une technologie qui, si elle continue à se démocratiser, pourrait bien bouleverser nos modes de production et de consommation à moyen terme.

  • <p>Imprimante 3D Photo D.R.</p>

    Imprimante 3D Photo D.R.

Par Sandrine Warsztacki. Shopping Amandine Maziers et Lisa Khan. Photos Dominique Rodenbach. Paru dans Victoire le 03/12/2012.


Télécharger une sculpture dans les collections d’un musée new-yorkais ou scanner sa chaise préférée et, quelques clics plus tard, voir l’objet désiré sortir tout chaud de l’imprimante… Le scénario semble sortir d’une nouvelle de sciencefiction. Et pourtant, avec l’impression 3D, le rêve est peut-être en train de devenir réalité. Développée par le prestigieux MIT (Massachusetts Institute of Technology) dans les années 90, cette technologie permet de fabriquer un objet à partir d’un fichier en juxtaposant des couches de plastique ou de résine dont l’épaisseur ne dépasse pas le dixième de millimètre. Dans le fond, le fonctionnement ne diverge guère de celui d’une imprimante ordinaire. Sauf qu’au lieu d’encre, les cartouches sont remplies de poudre de polyamide ou d’autres matériaux qui, disposés feuille après feuille, finissent par former un objet en relief. Entre autres avantages, ce procédé permet de réaliser des pièces uniques ou difficiles à produire autrement. L’impression 3D, c’est, en quelque sorte, le culte du DIY (do it yourself) poussé à son paroxysme.

3D pour tous

À l’origine, l ’impression tridimensionnelle est surtout utilisée dans l ’industrie pour fabriquer des prototypes, qu’il s’agisse de concevoir les pièces d’un avion Airbus ou de tester un nouveau modèle de meuble Ikea. À côté des lourdes et coûteuses machines industrielles, plusieurs marques comme Desktop Factory, MakerBot ou encore Ultimaker ont récemment lancé sur le marché des modèles destinés aux particuliers. Il faut compter entre 400 € et 1000 € pour acquérir une de ces machines.

Pour les plus bidouilleurs, on peut aussi citer le projet RepRap, piloté par l ’Université britannique de Bath. Conçus selon la philosophie des logiciels libres, les plans de cette imprimante à monter soi-même peuvent être librement téléchargés sur le site de la communauté (www.reprap.org) et, petite particularité, l ’imprimante est « auto-réplicante », c’est-à-dire capable d’imprimer les pièces de plastique qui la composent.

Avec la popularisation de l ’impression 3D, on assiste également à l ’émergence de sites d’impression en ligne qui s’adressent aux professionnels comme aux particuliers. De la même façon que l’on peut commander l’impression de ses photos de vacances depuis un site internet, on peut désormais faire imprimer des objets en ligne. Sur un site comme celui de la startup française Sculpteo (www.sculpteo.com), il faut compter entre 30 € et 200 € pour l ’impression d’un objet d’une taille de 5 cm à 15 cm. Généralement, ces services s’accompagnent d’une plateforme web où les internautes peuvent vendre leurs créations.

Une mini-éolienne ou un pharaon Pour imprimer son objet 3D, on peut télécharger un f ichier tout fait ou créer son propre modèle grâce à un logiciel de création assistée par ordinateur (CAO). On peut aussi répliquer un objet existant grâce à un scanner 3D, comme ceux utilisés dans l ’industrie du divertissement pour modéliser les personnages de films d’animation et de jeux vidéo.

La palette des objets que l’on peut fabriquer grâce à cette technologie est tout bonnement stupéfiante. L’impression 3D semble n’avoir de limites que celles de l’imagination. Sur le site de Thingiverse (www.thingiverse.com), les heureux propriétaires d’une imprimante MakerBot peuvent télécharger des modèles tridimensionnels ou poster des photos de leurs créations. On y trouve en vrac : une f igurine de Schtroumpf, une miniéolienne, des poignées de porte, un masque de carnaval, une lampe de chevet… Dans le cadre des rencontres Met 3-D, organisées avec le Metropolitan Museum de New York, Bre Pettis, le fondateur de MakerBot, a également mis en f ichier une série d’oeuvres d’art, comme le buste de madame de Wailly ou la tête du pharaon Hatshepsut. Une façon plutôt originale de rendre l ’art accessible au grand public !

Parfois, il arrive aussi que l’impression 3D prenne des allures de conte de Noël. Au début de l ’année, la presse américaine faisait ainsi l ’écho d’une petite f ille de 4 ans atteinte d’arthrogrypose qui, grâce à la technologie 3D, a retrouvé l ’usage de son bras, la version imprimée en plastique de sa prothèse s’avérant nettement moins lourde que son ancien modèle en métal.

Art imprimé

L’impression 3D constitue un formidable terrain de jeux pour les artistes, les designers et autres créatifs. Côté mobilier, le studio hollandais Freedom of Creation s’est attribué les services du prolifique Karim Rachid pour concevoir une lampe dont la forme en mosaïque aurait sans doute été complexe à produire autrement. Côté mode, le procédé a fait son apparition dans la haute couture avec des noms comme celui de la Hollandaise Iris van Herpen ou de la Brésilienne Andreia Chaves, des créatrices pour qui fusionner artisanat et technologie est une façon d’apporter un point de vue radicalement moderne sur le monde des catwalks. D’autres, comme Jenna Fizel et Mary Huang, de la marque Continuum, veulent faire rentrer l’impression 3D dans l ’univers du prêt-àporter en proposant sur leur site de vente en ligne des bikinis confortables à un prix relativement abordable. La plus-value de l’impression 3D est aussi de permettre aux clients de personnaliser leurs pièces, comme on l ’a bien compris chez Nervous System, un studio new-yorkais qui propose sur son site une application permettant de créer ses propres bijoux en métal à partir de modèles préexistants.

Là où la plupart des créateurs s’attachent à la forme, d’autres s’intéressent aux matériaux. Ainsi, l ’Institut français d’art culinaire de New York City a réalisé, grâce à l’Université de Cornell, une imprimante 3D qui imprime de la nourriture avec ses cartouches remplies d’aliments en purée ! Au rayon art, il convient enf in de citer les travaux de Neri Oxman. Architecte et designer, elle a récemment exposé, au Centre Georges Pompidou à Paris, une série de sculptures inspirées du « Livre des êtres imaginaires » de Luis Borges. Véritable égérie de l’impression 3D, l ’Israélienne invente des objets avantgardistes dotés de capacités d’adaptation à leur environnement. Les matériaux constituent le nouveau logiciel. À l ’avenir, les designers manipuleront le comportement des matériaux par leur fabrication, tout comme ils peuvent déjà contrôler la forme des objets grâce à la conception assistée par ordinateur, relate une interview pour Product Design and Development.

Objets et droits d’auteurs

Sera-t-il bientôt plus coûteux d’expédier une pièce depuis la Chine que de la fabriquer dans son salon ? Aujourd’hui, l ’impression 3D est encore l ’affaire de quelques geeks et d’une poignée de designers à la pointe. Mais la technologie s’améliore chaque jour, rendant ce procédé plus accessible. Démocratisation des produits, personnalisation, réalisation à la demande, certains présagent déjà une révolution technologique digne de l’invention du PC. Aujourd’ hui, la plupart des produits de consommation sont toujours fabriqués selon un processus de production de masse vieux d ’un siècle, impliquant des stocks et des investissements importants, des frais de transport, une armée d ’employés… En même temps que le monde devient chaque jour plus numérique, décentralisé et connecté, notre approche de la production est amenée à changer. Le MP3 a révolutionné la musique, l ’appareil numérique et l ’ impression digitale ont permis à chacun de devenir éditeur, maintenant la même révolution est en route pour la consommation de produits, écrivent les créateurs de Freedom of Creation. Comme pour l ’industrie du disque et du film, se posera alors la question de la propriété intellectuelle. Le site Thingiverse a d’ores et déjà dû retirer certains f ichiers à la suite de plaintes pour violation du droit d’auteur.

Osez la rencontre !