Prix Rossel 2012 : Petit traître, de Jacques Richard
Ils sont cinq aujourd’hui. Il n’en restera qu’un début décembre : le lauréat du Prix Victor Rossel 2012. En attendant, régalez-vous et plongez dans le premier chapitre de chacun des ouvrages sélectionnés par le jury.
I
La promenade traîne dans l’après-midi. Un peu de sieste, encore, et de quatre heures en bouche. On rentre. Tout est roux. Poussière de soleil aux palmiers de la place. Des mimosas sont passés, ténus et longs dans les narines.
On la verra. Par là, on la verra. Pour l’heure, elle est dehors, au jardin des figuiers, elle nous verra. C’est pas ici, sans doute. Les boulevards sont pareils. Tout le long jusqu’au bout, de grands murs à tessons, mains écorchées à l’os, transpercées, les genoux, du sang plein le ciment. Des eucalyptus bleuissent distraitement par-dessus la marmaille.
Il faut traverser.
Par le chemin du port, les bruits sentent le sel, la rouille, le gasoil. Les boutiquiers allument, déplacent des cageots. Café grillé. Les plus jeunes parlent de ciné, des écrits sur les murs qu’ils ne lisent pas bien. Puis ils parlent de niquer et des images sont là, ventres blancs sous la douche, les oreilles brûlent. Plus d’ici, plus de boulevards, de ce soir.
Qu’est-ce qu’on mange ?
Après le dîner, on peut faire des dessins, crayons de couleur, images de livres, de télé. Tour de France. On ne comprend rien, engourdis sous les phrases trop longues. À la promenade, on est allé voir des cyclistes, des gymnastes, un défilé. Ils aiment ça, tous. Des fanions tricolores partout, sur les fils et les mats de bois blanc. On franchit une espèce de fête avec des gens bousculés, des ballons, des tentes. Un gros bruit de radio enrobe tout. En rang, faut suivre et comme un plus petit est resté loin derrière, le surveillant lui gueule allez cavale. Ses godasses sont trop grandes, lourdes. Quand il arrive, on le met devant, comme ça… Tout le monde rit, même lui, de confiance. Le surveillant aussi. Les claques, celui-là, tant qu’on n’a rien fait, ça va. Il s’ennuie, on l’ennuie. Il a chaud. Il dit fait chaud. Personne ne répond. Il raconte une histoire, sa fiancée, il va se marier. Mais pas ici. Il dit en Métropole. Ici, c’est pas un endroit, pas une vie. Plus possible. La guerre, vous comprenez. Non. Après un petit temps, il dit foutez-moi la paix. Il ne regarde plus. On serre les rangs.
Des taches de crépuscule sur les toits des maisons, déjà la grille et il fait froid. La grille, peinture marron et rouille. Du treillis cabossé dans le bas.
Fermée.
Faut pas aller par là, jouer trop près.
On passerait le bras par les barreaux, le tremperait dans la rue parmi les gens qui marchent et les maisons. Ton bras dans la même chose que les passants du soir. Tu t’approches, la grille, tu la regardes très fort, tu deviens la grille. Tu t’ouvres, elle s’ouvre et tu sors, là-bas, à la villa du boulevard des murs et sur la plage aux rochers et la mer le désert et la cour au tuyau d’eau du robinet jusqu’au ciel.
On va enlever les vêtements de la ville, des chemises hawaïennes qui sentent encore le neuf, et mettre ceux de la cour.







