Prix Rossel 2012 : Back up, de Paul Colize
Ils sont cinq aujourd’hui. Il n’en restera qu’un début décembre : le lauréat du Prix Victor Rossel 2012. En attendant, régalez-vous et plongez dans le premier chapitre de chacun des ouvrages sélectionnés par le jury.
1. Un joli petit oiseau
Larry Speed débarqua à l’aéroport de Majorque le samedi 18 mars 1967 en milieu d’après-midi.
À la sortie de l’avion, il cligna des yeux, chaussa ses lunet-tes noires et ôta son blouson de cuir.
Lorsqu’il avait quitté Tempelhof, quelques heures plus tôt, Berlin se perdait dans la brume et la température ne dépassait pas cinq degrés.
Au lendemain de l’enregistrement, c’est lui qui avait suggé-ré aux autres de s’offrir quelques jours de vacances. Avec trois mille marks dans la poche et quinze mois de travail dans les jambes, il estimait que c’était plus que mérité. De plus, la co-habitation et la promiscuité prolongées avaient entraîné son inévitable lot de tensions et de tiraillements.
De sa voix éraillée, il les avait convaincus qu’un peu de re-cul leur serait bénéfique.
Les autres avaient acquiescé.
Dans l’après-midi, il s’était rendu dans une agence de voyages sur le Kurfürstendamm. La gérante lui avait proposé Majorque, la Grèce ou Istanbul.
Goguenard, il lui avait adressé un clin d’œil et lui avait de-mandé où il y avait le plus de bonnes putes à baiser.
La femme était restée de marbre et lui avait recommandé les Baléares, destination pour laquelle il restait des places dis-ponibles dans l’avion du samedi.
Le jour venu, il avait empilé quelques affaires dans une va-lise, glissé sa Fender dans son étui et commandé un taxi pour l’aéroport. Il avait également pris soin d’emporter son Teppaz à piles et quelques 33 tours dont Fresh Cream, l’album du power trio qui tournait en boucle dans la chambre depuis trois mois.
Larry Speed, de son vrai nom Larry Finch, était le fondateur et le leader de Pearl Harbor, le groupe de rock qu’il avait formé trois ans auparavant, alors qu’il vivait encore à Battersea, un quartier de la banlieue sud de Londres.
Enfant illégitime, il n’avait pas connu son père, un insatia-ble coureur de jupons qui avait disparu du jour au lendemain, quelques semaines avant sa naissance. Il avait passé son en-fance et la majeure partie de son adolescence au second étage d’une modeste maison de Queenstown Road, choyé par une mère omniprésente qui l’idolâtrait.
Durant près de vingt ans, les quatre gigantesques chemi-nées de la centrale électrique construite sur le versant de la Tamise lui avaient servi d’horizon.
À l’inverse du mythe qui veut qu’un bassiste de rock soit un bagarreur intrépide, prompt à passer à tabac le premier con-tradicteur venu, Larry était un blanc-bec chétif, au visage éma-cié, au teint maladif et au courage limité.
Sous l’impulsion de sa mère, il avait suivi des cours de sol-fège et appris le piano à l’âge de huit ans. Quatre ans plus tard, il était passé à la guitare jazz, pour rapidement basculer vers la basse et suivre les pas de son modèle de l’époque, Charlie Min-gus.
De sa formation classique, il avait conservé la rigueur et la précision. Il affirmait avec le plus grand sérieux que les lignes de basses les plus abouties avaient été composées deux siècles auparavant par Jean-Sébastien Bach et que personne ne l’avait surpassé, excepté Jack Bruce.
Introverti, taciturne, misanthrope, il masquait son mal de vivre derrière un sourire cauteleux et des sarcasmes assassins.
Néanmoins, il subissait de saisissantes métamorphoses lorsqu’il entrait en scène. Il devenait alors excentrique, enjoué et gesticulait comme un forcené.
Peu avant seize heures, il arriva au Punta Negra, un hôtel flambant neuf perché sur une petite péninsule de la Costa d’en Blanes, à une vingtaine de kilomètres de Palma.
Il prit possession de sa chambre, ouvrit sa valise et en étendit le contenu sur le sol.
Une demi-heure plus tard, il fit son apparition à la piscine de l’hôtel où sa peau fatiguée, ses longs cheveux noirs et sa chemise à franges ouverte sur son torse décharné détonnèrent avec le hâle et les rondeurs des vacanciers allongés sur les chaises longues. Pour souligner le contraste, ses bras étaient chargés de tatouages dont le plus explicite louait les bienfaits d’une fellation.
Scandalisés, les clients de l’hôtel échangèrent à mi-voix des propos en l’épiant du coin de l’œil.
Indifférent aux regards suspicieux, Larry s’accouda au bar et commanda une bière qu’il avala d’un trait. Déconcerté par le prix dérisoire qui lui fut réclamé, il passa à la vitesse supérieure et relança au gin coca.
Vers dix-huit heures, alors que le soleil commençait à décli-ner, il avait ingurgité assez d’alcool et offert suffisamment de pourboires au barman pour s’enquérir des possibilités de diver-tissement aptes à pimenter son séjour. Ce dernier lui apprit que Majorque bénéficiait au quinzième siècle d’un bordel public dont la dextérité des pensionnaires attirait les marins à vingt mille lieues à la ronde. D’après ses dires, l’attachement au travail bien fait s’était transmis au fil du temps. Il l’aiguilla vers quel-ques lieux opportuns en lui vantant le Mustang et le Bora Bora.
Larry remonta dans sa chambre et passa commande au service d’étage d’un demi-poulet rôti, de pommes frites, de pe-tits pois et d’une bouteille de rosé bien frais.
Selon les déclarations que firent les occupants voisins, il avait pris son repas devant la télévision en reproduisant à tue tête le discours du commentateur espagnol. Il avait ensuite écouté quelques LP en sautant à pieds joints dans la pièce.
Un taxi vint le chercher à vingt-trois heures et le déposa au Mustang Ranch, à Bajos, dans le centre de Palma.
Dans le night-club, il fut approché par plusieurs entraîneu-ses et jeta son dévolu sur Nadia, une femme aux cheveux noir jais et aux formes généreuses, plus âgée que les nymphettes qu’il avait écartées. Il lui offrit une coupe de champagne fran-çais et fit quelques pas de danse avec elle. Ils se mirent ensuite d’accord sur la somme de dix mille pesetas en contrepartie de ce que Nadia appelait le grand vertige.
Vers deux heures trente, il commanda un taxi. Ils s’y en-gouffrèrent et prirent la direction du Punta Negra.
Le portier de nuit de l’hôtel les vit entrer vers trois heures du matin. Il déclara par la suite que le couple semblait dans un état d’ébriété avancé.
Vers cinq heures du matin, Nadia se présenta à la réception et demanda au portier de lui commander un taxi. Elle titubait quelque peu, mais ne semblait ni affolée ni anxieuse.
Interrogée plus tard, Nadia affirma que Larry dormait paisi-blement lorsqu’elle l’avait quitté.
Comme chaque dimanche, l’employé chargé d’entretenir les jardins commença son travail à six heures trente, soit une heure plus tôt que les autres jours de la semaine, dans le but d’assister à la messe à onze heures.
Il entama le nettoyage de la piscine vers sept heures qua-rante-cinq et discerna le corps d’un homme dans le fond. Il ap-pela aussitôt à l’aide. Deux cuisiniers assistés d’un serveur vin-rent à la rescousse. Les hommes hissèrent Larry Finch hors de l’eau, mais ne purent que constater son décès.
Le médecin légiste dépêché par la police conclut à une mort par asphyxie ayant entraîné un œdème pulmonaire traumatique et situa l’heure de la noyade aux alentours de six heures du matin.
Nadia, de son vrai nom Marta Rego, précisa dans sa décla-ration à la police que Larry avait beaucoup bu et s’était enfer-mé à plusieurs reprises dans la salle de bain durant quelques minutes.
Hormis la bordée d’obscénités dont il l’avait abreuvée pen-dant leurs ébats, elle l’avait trouvé plutôt gentil. Selon elle, il avait fait preuve d’une sexualité à la normalité consternante.
En plus des trois grammes d’alcool présents dans son sys-tème sanguin, les analyses dépistèrent la présence de codéine, de diazépam, de morphine et d’acide lysergique, un hallucino-gène de synthèse plus connu sous l’acronyme LSD.
La police en conclut que Larry Finch était vraisemblable-ment descendu pour se baigner et avait été victime d’une hy-drocution.
Lorsque la mère de Larry apprit son décès par téléphone, elle fit couler un bain chaud, s’y plongea avec une photo de son fils et s’ouvrit les veines.
Pendant que la vie quittait son corps, elle fredonna les cou-plets de Hush Little Baby, la berceuse qu’elle lui chantait durant les premières années de sa vie.
Hush, little baby, don’t say a word,
Mama’s gonna buy you a mockingbird
Chut, petit bébé, ne dis pas un mot
Maman t’achètera un joli petit oiseau







