Prix Rossel 2012 : Joseph, de Yun Sun Limet

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Ils sont cinq aujourd’hui. Il n’en restera qu’un début décembre : le lauréat du Prix Victor Rossel 2012. En attendant, régalez-vous et plongez dans le premier chapitre de chacun des ouvrages sélectionnés par le jury.

MALONNE

Il y a à Malonne, niché dans l’étroite vallée du Landoir, un bâtiment de briques datant du XIXe siècle. Autour, des forêts anciennes, où un saint aventurier a ouvert des essarts, fondé une abbaye, parlé aux animaux dans les clairières. L’aile principale est collée à la roche couverte de futaies. Deux autres bâtisses viennent former une cour un peu solennelle. L’église médiévale qui abrite les reliques du saint lance ses cinq clochers face à la statue d’un homme posant la main sur l’épaule d’un enfant.

Nous entrons dans la cour. Je suis assise à l’arrière de la voiture, entre mes grands-parents. Ma grand-mère tient sur les genoux son sac à main qui renferme les caramels que je demande de façon rituelle au fil du voyage. Nous sommes attendus. Un religieux, habillé de gris, se tient en haut de l’escalier d’honneur. Il nous fait avancer à travers un hall et nous introduit dans un salon richement meublé. Du cuir travaillé recouvre les murs. Nous voilà assis. Je suis cette fois entre ma grand-mère et mon père. Sur la table qui se trouve dans notre dos, un magnétophone à bandes a été placé. Je ne sais plus exactement quand et comment. Notre hôte enclenche la lecture. Une voix chante, a capella. Je ne bouge pas. On m’a bien recommandé de rester sage. À côté de moi, mon père cache son visage dans ses larges paumes. Ces mains aimées entre toutes. Il semble pris d’un hoquet. Je me tourne vers ma grand-mère. Qu’est-ce qu’il lui arrive ? Elle me fait un signe négatif de la tête, place son index devant la bouche, ferme les yeux. Et je comprends seulement alors. Mon père pleure. C’est la première fois que je le vois pleurer. Cela ne ressemble à rien que je connaisse. Je connais les pleurs des petites filles, les miens, ceux de ma cousine, de mes amies d’école. Mais pas ceux d’un adulte. C’est plus sec, les épaules se soulèvent légèrement, cela reste muet. Cela ne dit rien. Et soudain

quelque chose s’effondre. L’enfance peut-être se termine et s’ouvre le temps de l’incertitude où l’on découvre la vie avec effroi.

La chanson se poursuit. La voix est veloutée, puissante. Viennent des brouhahas dans l’enregistrement, des applaudissements, des voix d’une époque révolue, d’autres chansons encore.

Il s’appelait Joseph. Il avait vingt ans. Je ne savais rien de lui. Je découvrais son existence à travers ce grésillement sur une bande qui passe lentement d’un essieu à l’autre, les deux roues du magnétophone faisant ce trajet immobile vers le passé, et, je l’apprenais, sans comprendre, vers la douleur.

Pas un jour sans que je pense à lui, a dit plus tard mon père. Pas un jour. Qui était-il ce fantôme, cet inconnu chantant dans le noir d’un enregistrement sans image ? Je me souviens de cette voix, de ces sons qui créaient une scène, un homme chantait devant un auditoire de jeunes gens, mais je ne pouvais rien me figurer. Oui, tout cela restait noir à mes yeux. Une nuit enveloppait l’image qui se dérobait.

Plus tard, on m’a dit. Je ne sais plus comment s’est fait le retour à la maison, mes grands-parents muets à l’arrière de la voiture. Ils l’avaient bien connu aussi. Ils l’avaient même connu avant ma propre mère. Déjà à l’époque, il avait fait parler de lui. La légende le précédait.

La cour du collège Saint-Berthuin, la procession jusqu’à ce salon, nous sur le canapé recouvert de velours, et puis cette voix, les pleurs de mon père, quand est-ce que cela m’est vraiment revenu ? Tout à coup quoique peu à peu, pour reprendre les mots de quelqu’un. Mon enfance a été hantée par ce disparu mais sans gravité particulière. Son prénom revenait dans certaines conversations, mais hormis ce dimanche à Malonne, rien ne laissait supposer le drame qui avait marqué la jeunesse de mon père et de toute la fratrie.

Ils étaient quatre. Trois garçons, une fille. L’aîné, Gaston, vient ensuite une sœur, Marie-Antoinette, puis Joseph et enfin mon père, Louis, le petit dernier. Entre chaque enfant, peu d’années d’écart. Cela commence en 1933 et se termine en 1938. Leur mère est morte en 1957. Ils sont jeunes, encore, ils vivent seuls avec leur père. Un homme dont ils ont hérité le regard, cette forme particulière de l’arcade sourcilière qui lui donne l’air fâché. Leur mère aussi avait un regard remarquable, magnétique, comme halluciné parfois sur certaines photos. Joseph est né le 17 octobre 1935 à Masbourg, dans la maison maternelle. Une rivière coule au fond du jardin, la Masblette. La bâtisse se trouve à l’entrée du village lorsqu’on vient de Bure. C’est une belle maison de campagne, un pan de mur laisse encore voir les poutres en colombage. Elle sert aujourd’hui de villégiature à des inconnus. Il est le dernier à naître dans cette maison. Mon père naîtra à Bure, dans la maison des parents. La maison que j’ai connue, avec son verger et les vesses-de-loup qui fument lorsqu’on les tape du pied.

Il n’y a pas eu de récit, personne ne m’a jamais raconté son histoire. Pourquoi expliquerait-on à un enfant ? Ce n’était pas une histoire, cela ne faisait pas récit, c’était juste un malheur pour tous ceux qui l’avaient connu. Et je n’ai eu que des bribes, des éléments épars, mal coordonnés. J’ai par exemple longtemps cru qu’il avait été élève dans cet établissement de Malonne qui formait aussi à l’époque de futurs enseignants. Il n’y avait jamais étudié. C’est mon père qui y a été en classe de régendat de mathématiques. Le religieux qui nous avait reçus l’avait eu comme élève dans un autre établissement, dans les Ardennes, l’institut Saint-Joseph. Il avait ensuite pris sa retraite à Malonne. Les frères lasalliens avaient, paraît-il, cette habitude. Jean-Baptiste de La Salle, la statue au centre de la cour, posant la main sur l’épaule d’un enfant, c’est lui.

On ne mesure pas la chance, le hasard que constitue cet enregistrement. Le frère Maurice qui a eu l’idée de garder une trace de la voix de Joseph était professeur de musique. Il fallait qu’il y songe, qu’il possède un équipement certainement coûteux à l’époque. Qu’il l’ait conservé après toutes ces années. Des cassettes ont été faites à partir de ces bandes. Lesquelles cassettes audio ont longtemps été une sorte de grigri qui passait des frères à la sœur, se perdaient puis se retrouvaient. C’est d’abord l’aîné et puis le cadet qui les ont conservées. Mais l’un les a perdues, ensuite l’autre, et elles ont finalement été redécouvertes chez la sœur. Probablement dans le lot de choses qu’elle a récupérées au décès de l’aîné. Il avait dans la cave de sa maison à Vilvoorde un bric-à-brac incroyable, où se côtoyaient une vieille machine à coudre, celle de la mère, couturière de son état, des vieux meubles, des assiettes, des caisses remplies d’objets hétéroclites et qu’il promettait rituellement de ranger. Les cassettes devaient être au cœur de cet empilement qui n’était autre que son passé, son enfance, et que, jusqu’à sa mort, il n’a pu se résoudre à « ranger « . Je ne sais si mon père a réécouté. Et comment cela s’est fait. Elles sont aujourd’hui chez mes parents mais je ne veux pas réentendre, je ne veux garder en mémoire que ce son ancien, fragmentaire, qui s’efface. C’est

sur ce son que j’écris. C’est pour ce son que j’écris.

J’ai oublié de dire les premiers mots de la chanson écoutée ce dimanche-là : « j’avais un seul ami. « Et c’est peu après ces mots que mon père a fondu en larmes. J’ai toujours pensé que Joseph avait été son seul ami.

Osez la rencontre !