Salman Rushdie, la vie sous une fatwa
L'écrivain est l'invité du Bozar ce mardi à 20h.
C’était le 14 février 1989. En guise de vœux de Saint-Valentin, l’ayatollah Khomeiny, le chef spirituel de la révolution chiite iranienne, lançait sa célèbre fatwa – une condamnation à mort en l’occurrence – contre Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques parus en anglais quelques mois plus tôt. Dans ce roman, l’écrivain se rendait coupable, aux yeux du leader iranien, de « propos blasphématoires » envers l’islam. Quelques jours plus tard, naissait « Joseph Anton », personnage fictif né des prénoms de Conrad et de Tchekhov et qui allait, pour les services de sécurité britanniques chargés de le protéger, devenir le double de Salman Rushdie. C’est cette histoire-là, une décennie de traque et de fuite, que Salman Rushdie raconte dans Joseph Anton, A Memoir, qui vient de paraître en français, sous le titre de Joseph Anton. Une Autobiographie (Plon).
Vers 1998, Salman Rushdie a pu reprendre une vie à peu près normale et par la suite toute la sécurité a été levée. Mais la fatwa continue de le poursuivre. Témoins, les difficultés qu’il rencontre régulièrement pour voyager : menacé, il a par exemple dû renoncer à participer au dernier Festival de littérature de Jaipur, en Inde ; témoin encore la récente surenchère autour de la prime pour son exécution, que la fondation iranienne du 15 Khordad, excitée par la publicité et les manifestations autour du film L’Innocence des musulmans, vient de monter à 3,3 millions de dollars.
Vendredi dernier, lors du lancement de son livre – Joseph Anton est sorti cette semaine en publication mondiale – en présence de ses 19 éditeurs, Salman Rushdie a commenté la flambée de violence allumée par L’Innocence des musulmans, raconte son éditeur français chez Plon, Ivan Nabokov, qui suit l’écrivain depuis ses débuts : « Salman a parlé de l’actualité. Il a estimé qu’il était horrible que ça revienne mais qu’il était toujours en faveur de la liberté d’expression, même si elle concernait une m… nulle et sans aucune qualité. La meilleure réponse serait de l’ignorer. » Aujourd’hui, explique-t-il, Salman Rushdie vit sans protection particulière, à New York. Mais il reste prudent : « Nous n’avons pas son adresse. Nous passons par son agent pour communiquer avec lui. »
Ivan Nabokov se remémore l’aventure des Versets sataniques, premier livre de Salman Rushdie dont il fut l’éditeur : « Stock, qui avait publié les trois premiers livres de Salman Rushdie, n’a pas voulu du manuscrit. Son agent, sachant que je connaissais Salman et que j’aimais beaucoup le lire, me l’a proposé tout de suite. Je suis allé à New York, j’ai passé le week-end à lire le manuscrit, je l’ai envoyé à Paris à Christian Bourgois avec qui je travaillais, qui l’a tout de suite accepté et acheté. Tout cela se passait bien avant la fatwa et la publication en anglais. D’ailleurs, hormis quelques chapitres d’où sont venus les problèmes, ce livre est surtout une féroce critique de l’Angleterre de Madame Thatcher, ce que les gens ont perdu de vue !… »
Il n’empêche que la fatwa amènera Christian Bourgois et son frère, qui dirigent le groupe de La Cité, à différer la publication française. Le livre paraîtra finalement en juillet 1989. Christian Bourgois et son frère seront placés sous protection, tandis qu’un ou deux libraires voient leurs vitrines fracassées, se souvient Ivan Nabokov. Au siège de l’éditeur, apparaît un portique de sécurité. « Penguin, l’éditeur britannique, avait installé le même dispositif pour les mêmes raisons. Eux l’ont gardé », note-t-il.
La récente augmentation de la prime l’inquiète-t-elle ? « Cette prime existe depuis vingt-trois ans. Elle a commencé autour d’un million de dollars, elle est à plus de trois, et il ne s’est pas encore trouvé un fou pour l’exécuter. Le grand danger, à l’époque, vous le découvrirez dans le livre, c’était le gouvernement iranien. Dès qu’il a donné des garanties au gouvernement britannique – une décennie plus tard – affirmant qu’il n’allait pas, de son fait, renforcer ni mettre à exécution la fatwa, tout a changé. C’est de Téhéran que venait le plus grand danger. »
Aujourd’hui, Joseph Anton n’est plus. Il est devenu le héros du livre de Salman Rushdie, un récit autobiographique mais à la troisième personne. « Le livre commence avec la fatwa. Puis il y a un flash-back où l’on retourne dans sa jeunesse, à l’université, à Londres, mais très vite, la fatwa revient avec ce qu’elle a entraîné : ses aventures à la fois personnelles, familiales et politiques, explique l’éditeur. Elle a fait de lui un acteur du monde politique. Je l’ai vu personnellement en action avec le ministre des Affaires étrangères français qui partait le lendemain pour l’Iran. Salman essayait de le persuader de dire aux Iraniens d’alléger la fatwa. »
Quarante mille exemplaires de Joseph Anton. Une autobiographie paraissent en français. Les Versets sataniques, avec quelque 250.000 exemplaires, restent le plus gros succès de l’écrivain en français. « Combien l’ont acheté par solidarité ? Combien l’ont vraiment lu ?, s’interroge Ivan Nabokov. Joseph Anton, contrairement à d’autres romans émaillés de jeux de mots, est une écriture plutôt narrative, plutôt simple. Nous pensons, dit-il, qu’il peut toucher un vaste public. »
extrait
Après coup,
alors que le monde explosait autour de lui et que les merles de la mort s’assemblaient en masse sur le portique dans la cour de récréation, il regretta d’avoir oublié le nom de la journaliste de la BBC qui lui avait dit que son ancienne vie était désormais terminée et qu’une nouvelle existence, plus sombre, allait commencer. Elle lui avait téléphoné chez lui sans dire comment elle avait pu se procurer son numéro. « Quel effet cela fait-il, lui avait-elle demandé, d’apprendre que l’on vient d’être condamné à mort par l’Ayatollah Khomeiny ? » C’était par un beau mardi ensoleillé à Londres mais la question engloutit la lumière. Sa réponse, lâchée sans réfléchir, fut : « Ce n’est pas agréable. » Le fond de sa pensée était : Je suis un homme mort. Il se demanda combien il lui restait de jours à vivre et se dit qu’on pouvait probablement les compter sur les doigts de la main. Il raccrocha le téléphone, sortit de son bureau au dernier étage de la maison étroite d’Islington où il habitait et dévala l’escalier. Les fenêtres du salon avaient des volets en bois et, de manière absurde, il entreprit de les fermer en les bloquant, puis il verrouilla la porte d’entrée.
C’était le jour de la Saint-Valentin mais il ne s’entendait pas très bien avec sa femme, la romancière américaine Marianne Wiggins. Six jours plus tôt elle lui avait déclaré qu’elle n’était pas heureuse et qu’« elle n’avait plus aucun plaisir à vivre avec lui », pourtant ils n’étaient mariés que depuis un peu plus d’un an mais lui aussi avait déjà pris conscience de l’erreur qu’ils avaient commise. À présent elle le regardait arpenter fébrilement la maison, tirant les rideaux, vérifiant la fermeture des fenêtres, tétanisé par la nouvelle comme si un courant électrique lui traversait le corps, et il fallait qu’il lui explique ce qui se passait. Elle eut une bonne réaction et se mit à parler de ce qu’ils allaient devoir faire. Elle employa le pronom nous. C’était courageux.
Une voiture s’arrêta devant la porte, envoyée par CBS. Il avait rendez-vous dans les studios de la chaîne américaine à Bowater House (…) Il déverrouilla la porte, sortit, monta en voiture et s’en alla, et, même s’il ne le savait pas à ce moment-là, de sorte que ce départ de chez lui n’était pas particulièrement chargé de sens, il s’écoulerait plus de trois ans avant qu’il ne revienne dans cette maison qui avait été la sienne pendant cinq ans, et qui d’ici là ne lui appartiendrait plus.
Critique
Caché sans être heureux
Peu avant le quarantième anniversaire de l’indépendance de l’Inde, en 1987, Salman Rushdie était retourné dans son pays d’origine pour travailler à un film. Dans le Kerala, il avait vu un conteur qui ne respectait pas les règles habituelles du genre, commencer au début de l’histoire et poursuivre jusqu’à la fin. Celui-là faisait tout de travers et le public suivait malgré tout. L’écrivain a retenu la leçon. Joseph Anton s’ouvre le jour où, le 14 février 1989, il apprend qu’une fatwa a été prononcée contre lui. Et où tout bascule. La lumière, en ce beau mardi ensoleillé, est engloutie d’un coup. Les années de formation, pourquoi il s’est, après son père, intéressé à la religion sans être un homme religieux, pourquoi son roman le plus célèbre, Les Versets sataniques, est devenu la source de son malheur, cela viendra le moment venu.
Cette autobiographie est écrite à la troisième personne, parce que Salman Rushdie écrivain regarde vivre un Salman Rushdie personnage - et vivant sous le pseudonyme de Joseph Anton - nous raconte tout ce que nous avions espéré savoir de la manière dont cette douzaine d’années ont été vécues par lui. Elle est aussi une formidable réflexion, par-delà les nombreuses anecdotes, sur la liberté que donne la littérature et les limites de cette liberté.
En constatant que son roman est devenu, aux yeux d’une partie du monde, un blasphème et non plus l’œuvre qu’il avait créée en artiste, Salman Rushdie mesure l’incompréhension dont il a eu à subir les conséquences. S’il a gagné, ce n’est pas seulement parce qu’il est vivant. C’est aussi parce que Joseph Anton est un livre formidable, où l’humour marque des points contre l’intégrisme.








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