Rejoindre l’oriflamme de Sîmorgh dans le ciel de Perse
Le nouveau Diane de Selliers est arrivé : le « Cantique des oiseaux » est un chef-d’oeuvre de la littérature persane. Leili Anvar dévoile l’éclat de ce récit.
entretien
Il faut oublier ses repères, aborder le Cantique des oiseaux comme une terre inconnue. C’est d’ailleurs le cas. Diane de Selliers poursuit sa quête des grands textes fondateurs mais l’éditrice qui nous avait habitués à relire Homère, Dante ou La Fontaine, frappe cette fois en plein cœur d’un message spirituel assez peu connu.
Son auteur se surnomme Attâr. Ce qu’il dit résonne au plus profond de nous. Pourquoi ce poète soufi nous touche-t-il autant ? Il y a d’abord le vertige de la langue dans sa traduction chatoyante. C’est un superbe récit initiatique. Le voyage nous fait traverser sept vallées pour parvenir jusqu’au Trône royal. Tous les oiseaux du monde veulent accomplir ce vol. Ils décident de s’envoler vers Sîmorgh, l’Etre divin qui vit sur les hauteurs du mont divin Qâf. La huppe les guide, contant à chacun une histoire de sagesse… Maître de conférences à l’Institut national des Langues et des Civilisations orientales à Paris, la traductrice irano-française Leili Anvar a goûté à la saveur puissante de cette pensée.
Comment avez-vous abordé votre voyage de traductrice ?
L’aspect poétique de l’œuvre est dominant et il fallait absolument le rétablir en étant précise comme un professeur de littérature persane doit l’être. J’ai voulu conserver toute la musicalité du texte d’Attâr. Le choix du rythme alexandrin en 12 pieds s’est fait pour cette raison. Il correspond le mieux à la versification originale de 13 pieds.
Les miniaturistes et peintres d’Islam se sont emparés de ce texte. Quel sens donnent-ils à la figure de Sîmorgh ?
Au moment de l’écriture du Cantique des oiseaux, à la fin du XIIe siècle, l’art dominant était la poésie. La tradition de la miniature prend place au XIVe siècle. Illustrer le texte devient une méditation picturale en toute connaissance de la symbolique. On voit le souvenir de l’écrit en palimpseste quand ils illustrent d’autres textes. Le motif de l’oiseau recèle une signification particulière.
C’est donc un mythe fondateur ?
Le mythe de Sîmorgh est absolument fondateur pour la peinture persane, par la multiplicité des couleurs qu’il suggère mais aussi parce qu’il permet de rendre visible la face du divin. C’est une mise en abyme permanente. L’oiseau est la métaphore de l’âme, ces âmes qui descendent sur terre pour refaire le chemin vers le bien-aimé, le divin. Le parcours est un chemin initiatique dont les hauts et les bas sont illustrés par la traversée des sept vallées. Réussir ce voyage est la condition pour l’amélioration de soi. Il faut devenir « rien » pour accéder au grand Autre. A la fin du chemin, ils découvrent que la Sîmorgh n’est autre que le reflet d’eux-mêmes. C’est très actuel ! Ce livre est un phare dans ma vie personnelle. Je le relis depuis 25 ans.
Attâr est aussi un mythe ?
Attâr a vraiment existé. On lui prête 200.000 vers ! Disons raisonnablement quelque 60.000, des romans en vers. Tous relèvent de l’initiation spirituelle. Il est le premier poète à avoir composé sans être attaché à un roi. « Mon seul et unique roi c’est Dieu », écrit ce guide spirituel : son œuvre était lue par les soufis. Attâr est son nom de plume. Il était parfumeur, apothicaire et thérapeute dans la ville de Nishapour, à la frontière irano-afghane actuelle. Ce pionnier de la littérature persane a fait des émules, notamment Roumi, un célèbre écrivain et poète persan du XIIIe siècle. Il devint un très grand poète soufi et fut l’inventeur des derviches tourneurs. Sa poésie est portée par l’ivresse de tous les sens. Inventer une langue est le propre des mystiques, comme plus tard Thérèse d’Avila le fera en Occident. Ils vont dans des régions du sens où personne ne s’est aventuré avant eux. Mystique et profondeur poétique sont des facteurs qui font naître de très grandes œuvres.
★★★
Le Cantique des oiseaux, d’Attâr illustré par la peinture d’Islam en Orient
Editions Diane de Selliers, sous coffret, 432 p., 195 euros.


