Des designers repensent la zappette

Lucia Sillig
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Des designers réinventent la commande TV à distance. Pourquoi cet objet devrait-il rester désespérément moche?

Ma sœur et moi l’appelions le sceptre du pouvoir. Le pouvoir de décider si on regarderait les Nouvelles Aventures de Superman ou Buffy contre les vampires. Pour l’exposition Lazy Bytes, l’EPFL + ECAL Lab réinvente la télécommande. Pourquoi n’est-elle pas devenue un objet de valeur, comme un vase ou une lampe, alors qu’elle réside au centre de notre salon depuis plus de cinquante ans?, s’interrogent les designers. On peut argumenter qu’un vase ou une lampe n’aurait jamais survécu aux luttes fratricides déclenchées par la télécommande. Mais cela n’explique pas pourquoi l’objet reste désespérément moche.

La télécommande est venue soulager l’humanité du fardeau des trajets canapé-télévision et retour en 1951. «C’est de la pure magie noire!» disait la publicité du fabricant Zenith, qui la commercialisait sous le nom de «Lazy Bones».

L’EPFL + ECAL Lab s’intéresse aux interfaces entre le monde physique et le monde numérique. «La télécommande est un des objets qui incarne la relation entre ces deux mondes», souligne le directeur du laboratoire, Nicolas Henchoz. On la triture, on se bat pour elle ou la jette de rage un soir de Grand Chelem. «Et pourtant, j’ai rarement entendu quelqu’un parler de son attachement à sa télécommande.»

Cela peut paraître rassurant. Mais l’EPFL + ECAL Lab, en collaboration avec le groupe Kudelski, s’est mis en tête de changer cet état de fait. Il a fait appel aux étudiants de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL), mais aussi de l’Ecole nationale supérieure de création industrielle de Paris, du Royal College of Arts de Londres et de la Nouvelle Ecole de design Parsons de New York, avec l’idée de donner une valeur sentimentale à la télécommande.

«Entre 1951 et 1954, elle a perdu le fil qui la reliait au téléviseur. Mais, sinon, elle a très peu changé», poursuit le Nicolas Henchoz. Orienté sur la performance, le sceptre du pouvoir s’est complexifié, accueillant des fonctions toujours plus nombreuses. Pour le directeur de l’EPFL + ECAL Lab, l’amélioration de l’ergonomie physique de l’objet n’a pas diminué le stress induit. «La course à la performance, qui se traduit par un nombre presque infini de commandes, exclut une large partie des utilisateurs, comme les personnes âgées ou celles qui sont indifférentes à la maîtrise de la technologie», note-t-il. Si l’objet s’inscrit dans leur contexte cul-turel, il sera plus facile à appréhender.

Ainsi, les créations de l’exposition Lazy Bytes s’inspirent d’outils du néolithique, de jeux anciens ou d’un simple carnet de notes, avec un système de reconnaissance d’écriture pour choisir sa chaîne. Tous les projets présentés sont techniquement réalisables. Mais seuls cinq ont été poussés jusqu’au stade fonctionnel.

«Sonic remote» n’en fait pas partie. Cette petite flûte doit permettre de jouer le générique de sa série préférée pour la faire apparaître à l’écran. Encore faut-il se rappeler L’Agence tous risques pour alto.

Un certain nombre de créateurs ont fantasmé sur un rapport tactile apaisé à l’objet: la pression répétée, nerveuse, agacée, se fait caresse. D’autres ont travaillé sur une approche personnalisée de la télécommande. L’idée qu’on n’utilise pas forcément toutes ses fonctions et qu’on peut drastiquement simplifier l’interface selon les besoins individuels. Cela pose toutefois la question – cruciale – de la relation entre les utilisateurs. Plusieurs projets proposent de mémoriser les préférences de chacun. Le conflit entre Superman et les vampires n’est pas encore résolu, mais c’est un pas en avant.

Lucia Sillig (Le Temps)

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