Le théâtre, champion du «teasing» sur le Net

Catherine Makereel
Mis en ligne | mis à jour

Le théâtre batifole sur les plates-bandes (annonces) du cinéma. Avec l’avènement des réseaux sociaux, la scène manie désormais aussi le « teaser ». Tendance ultracréative des vidéos pour annoncer les pièces de théâtre.

  • Fortiche cette bande-annonce de « Pylade » (au Rideau) qui réussit à parler de l’« Orestie » d’Eschyle, de Pier Paolo Pasolini, de démocratie et de meurtres familiaux en 1 mn 17 s, avec des archives de cinéma. © D.R.
    Fortiche cette bande-annonce de « Pylade » (au Rideau) qui réussit à parler de l’« Orestie » d’Eschyle, de Pier Paolo Pasolini, de démocratie et de meurtres familiaux en 1 mn 17 s, avec des archives de cinéma. © D.R.
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Qui eût cru que YouTube deviendrait un jour le meilleur ami du théâtre ? D’un côté, un géant du web, puits sans fond de trivialité, réservoir à vidéos où se côtoient le chat le plus bête du monde et les sempiternels premiers pas de bébé. De l’autre, un art du vivant, avec son répertoire multimillénaire et sa culture estampillée « intellectuelle ». Aujourd’hui pourtant, les deux flirtent goulûment, l’un révolutionnant la stratégie de communication de l’autre.

Au Rideau de Bruxelles, on a définitivement adopté le principe de bande-annonce. Attention : pas question d’enfiler quelques bouts d’images filmées de la pièce.

L’équipe du Rideau entend faire de ses « teasers » de vraies créations artistiques, conçues par le vidéaste Yoann Stehr et la société de production Playtime Films. C’est ainsi que, pour sa prochaine pièce à l’affiche, Occident de Rémi De Vos, on peut voir circuler une capsule vidéo mettant en scène les deux comédiens dans un ascenseur. En moins d’une minute, le dialogue tiré de cette comédie noire sur le couple et le racisme ordinaire ricoche violemment sur les parois lisses et brillantes de l’ascenseur. L’idée première des vidéos ? Harponner le spectateur sur les réseaux sociaux.

« Quand il y a un film, on sait que les gens cliquent plus facilement sur les “posts”, analyse Michael Delaunoy, directeur du Rideau. Pour Occident, on a filmé les acteurs de la pièce mais c’est une exception. Pour les autres pièces déjà jouées – Pylade, Continent Kafka, R.W. –, le vidéaste a imaginé un collage de films existants. L’idée de ces films promotionnels est de ne pas se reposer sur les acquis de la pièce, mais de poser un autre regard, décalé, sur la création. Il n’y a rien de pire que du théâtre filmé. On fait parfois des captations pour les émissions mais, il n’y a rien à faire, le théâtre en télé a tout de suite un côté faux. Ce n’est pas fait pour la télé. » N’y a-t-il pas, justement, un paradoxe à utiliser les ressorts de l’image et du cinéma, pour un art du vivant par essence ? « Pour ces vidéos, on bricole avec les images. C’est ça le théâtre, un art du bricolage. »

Désormais, tout le monde s’y met. Sur le Net, on croise aussi bien Charlie Degotte – dans un exposé plein d’humour sur la création de son Salon d’Achille – que Thierry Debroux, directeur du Parc, qui a fait de la présentation de sa saison un véritable thriller. Parmi toutes ces bandes-annonces, on donnera une mention spéciale à Happing Slapping d’Alexandre Drouet, dont les teasers sont un prolongement parfait du sujet de la pièce. Portrait cru d’une jeunesse déboussolée par l’avalanche de violence et d’exhibitionnisme sur internet, cette sombre histoire, jouée au début du mois à l’Atelier 210, puise son inspiration dans le « happy slapping », ce jeu adolescent qui consiste à agresser quelqu’un par surprise et à filmer la scène avec son GSM pour la diffuser ensuite sur le Net. Ce sont justement ces pitreries cruelles, et autres Jackass(eries), que le metteur en scène a filmées et compilées en une série de teasers, répandus sur le web. Le résultat ? Une subtile mise en abyme d’une pièce dessinant une génération habituée à la surenchère d’images choc, de jeunes qui ont besoin de faire le buzz sur la Toile pour exister. La boucle est bouclée.

Osez la rencontre !