Ethique, social, durable : le nouveau design

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Longtemps lié à l’industrie et dédié aux objets, le design – face à la faillite d’un capitalisme sans foi ni loi – réinvente ses applications. Élaborant des systèmes autogérés, collaborant avec les pouvoirs publics, exploitant les possibilités du réseau, il tend aujourd’hui à innover pour le bien commun.

  • <p>« A liter of light » : un projet qui a permis de créer des puits de lumière dans les bidonvilles de Manille en plaçant dans le toit des bouteilles en plastique remplies d’eau et de quelques cuillères à café d’eau de javel. L’équivalent d’une ampoule de 55 watts. (Mapping the design world)</p>

    « A liter of light » : un projet qui a permis de créer des puits de lumière dans les bidonvilles de Manille en plaçant dans le toit des bouteilles en plastique remplies d’eau et de quelques cuillères à café d’eau de javel. L’équivalent d’une ampoule de 55 watts. (Mapping the design world)

  • <p>Lampe de poche fonctionnant à l’énergie solaire designée par le Belge Alain Gilles. Utile pour les campeurs mais aussi pour tous ceux qui vivent encore sans électricité – soit un cinquième de la population mondiale. (Mapping the design world)</p>

    Lampe de poche fonctionnant à l’énergie solaire designée par le Belge Alain Gilles. Utile pour les campeurs mais aussi pour tous ceux qui vivent encore sans électricité – soit un cinquième de la population mondiale. (Mapping the design world)

  • <p>Tasse du Belge Hugo Meert : une fois la boisson terminée, un message sans ambiguïté apparaît grâce aux résidus de café ou de thé. (Memorabilia)</p>

    Tasse du Belge Hugo Meert : une fois la boisson terminée, un message sans ambiguïté apparaît grâce aux résidus de café ou de thé. (Memorabilia)

Par Julie Luong et Catherine Callico. Photos DR. Paru dans Victoire du 24 novembre 2012


Le designer est quelqu’un qui imagine et conçoit des objets beaux et utiles. Cette définition, encore vraie il y a dix ans, est aujourd’hui devenue bien trop restrictive. Désormais, la logique de créativité et de prototypage qui caractérise le design ne s’applique plus seulement à des objets – lampes, chaises, brosses à dents et autres presse-agrumes susceptibles d’être exposés en showroom et vendus sur catalogue – mais détermine la mise au point de systèmes, de réseaux, de dispositifs. Diff icile à illustrer comme à exposer, ce design « stratégique » ou « de services » est pourtant en train de se diffuser à travers la société, aux quatre coins du monde. Ses effets sont donc aussi potentiellement beaucoup plus larges et plus profonds que ceux du « designobjet ». Or, à l ’heure où la crise gronde, où l ’urgence écologique obsède, où la mondialisation et les technologies de la communication ont littéralement transformé notre rapport à autrui, quel changement social peut bien vouloir le design si ce n’est celui de la durabilité et de la coopération ? Système d’échange de « temps », gestion collective, peer-topeer, DIY (do it yourself), dispositifs urbains facilitant les rencontres, l ’entraide ou les formes de travail informelles… les initiatives ne manquent pas et ont aujourd’hui quitté le domaine de la marginalité puisqu’elles intéressent un nombre croissant de citoyens, mais attirent aussi l ’attention des pouvoirs publics. En témoigne la sixième Biennale internationale du design de Liège, qui a rassemblé en octobre dernier plusieurs expositions – Memorabilia (fruit d’un appel à projets international sur le pouvoir évocateur des objets), Kidsdrivendesign (projet de codesign avec des enfants) ou encore Mapping the design world (projet documentaire sur le design social dans le monde) – sous un nouveau nom qui en dit long : « Reciprocity ». Une appellation qui marque un changement de cap et pointe un inf léchissement général du design vers de nouveaux questionnements autour de la collaboration, de la participation et du bien-être collectif.

 

Car aujourd’hui, il n’est plus seulement question de design social mais de « design pour l ’ innovation sociale » : un design capable de travailler au coeur même des institutions en place, af in de créer un changement profond dans nos manières de produire, de consommer, de communiquer, de bouger. Tant en Belgique – comme en témoigne le soutien de Reciprocity par la province de Liège – qu’au niveau européen (1), la recherche en matière d’innovation sociale, autrefois cantonnée à une pratique alternative, est aujourd’hui largement financée par des fonds publics.

Il arrive même que les designers entrent dans les administrations publiques !, rappelle Giovanna Massoni, directrice artistique de Reciprocity. Tel est le cas des designers de MindLab (2), au Danemark, devenus consultants pour l’Administration. Conception de formulaires plus clairs, de systèmes d’encodage plus performants, de plateformes web facilitant la mise en contact des demandeurs d’emploi et des employeurs… les réalisations de MindLab illustrent bien les applications potentielles du design dans le secteur public.

Dans cet esprit, on citera également, en France, la 27e Région (3), laboratoire visant à améliorer la conception et la mise en oeuvre des politiques publiques, en faisant collaborer designers et pouvoirs régionaux.

Du bien-être des personnes handicapées à la mise en réseau d’entrepreneurs, en passant par l’intégration des malades d’Alzheimer, aucun défi social n’échappe à cette nouvelle race de designers. Mais peut-on encore parler de design, dès lors que le designer touche à tout ?

Cela reste du design, aff irme Giovanna Massoni, car il faut une méthodologie design pour que non seulement ces initiatives fonctionnent, mais pour qu’elles soient acceptées par la communauté. Une méthodologiedesign qui se caractériserait par le prototypage, à savoir la possibilité de modif ier un produit – ou un système – pendant le processus de production grâce au feedback des utilisateurs. Une méthodologie qui est aussi le fruit d’un enseignement spécifique même si, comme le reconnaît Giovanna Massoni, l ’ innovation sociale est un champ d’application encore peu abordé dans les écoles de design.

 

Si l ’on repense aux premiers temps du design et à son objectif assumé d’améliorer les conditions de vie du plus grand nombre, on pourrait aussi se dire qu’ il s’agit là d’un juste retour des choses, après une longue parenthèse de dévotion à l ’ industrie. Oui, c’est un retour mais d ’un autre côté, on ne revient jamais à la même chose, explique Giovanna Massoni. Les modèles que les communautés créent aujourd’ hui ne sont peut-être pas si différents de ce qui a pu exister dans le passé mais ce qui change, c’est le système d’ interconnexion de ces communautés. Loin d’être technophobe, le design pour l ’ innovation sociale entend en effet tirer parti des possibilités de mises en réseaux offertes par internet et la téléphonie mobile. Aujourd’ hui, grâce à l ’ interconnexion, on souhaite que ces manières de faire soient tellement diffusées qu’elles puissent remettre en question le système capitaliste occidental. Je ne veux pas faire de politique, mais ce système a fait faillite devant nos yeux et il continue néanmoins, alors que nous savons que ça ne marche pas, poursuit Giovanna Massoni. Donc, le design social devient aujourd’ hui un design « politique » dans le sens grec de polis : quelque chose qu’on discute ensemble et qu’on utilise pour améliorer les intérêts d’une communauté. De fait, les liens étroits qui existent depuis des décennies entre le design et l ’ industrie sont aujourd’hui en crise. D’où la nécessité de penser autrement le design.

Le design industriel est guidé par les intérêts et les intentions d’une industrie : la paternité revient à une société. L’ intérêt commercial – qui bien sûr n’a rien de mauvais – passe avant tout. Le design pour l ’innovation sociale, c’est le contraire, analyse Giovanna Massoni. Il y a une dizaine d ’années, on a commencé à parler de design centré utilisateur mais ici, on parle de design fait par l’utilisateur. Bien sûr, on n’exclut pas la production : ces communautés créatives peuvent se mettre en lien avec les institutions publiques pour lancer des projets qui ontégalement un but commercial. Elles génèrent ainsi une sorte d’ économie parallèle qui est une économie durable, où l ’ éthique et le respect de l ’environnement sont primordiaux.

Touchés depuis longtemps par ce que Stéphane Vial a appelé le « syndrome du designer » – à savoir un sentiment de culpabilité lié à leur complicité avec une industrie vénale –, les designers n’ont plus aujourd’hui la possibilité de tergiverser. Laissés sur le carreau par la crise économique, durement touchés par le chômage, peu nombreux à pouvoir vivre sur leurs royalties, c’est aujourd’hui autant par désir que par nécessité qu’ ils tendent à faire valoir leurs capacités ailleurs et autrement.

 

Figure majeure du design durable, professeur à l ’École polytechnique de Milan et fondateur de Desis (Design for Social Innovation and Sustainability) – réseau international de designers oeuvrant pour l ’ innovation sociale –, Ezio Manzini, de passage à Liège dans le cadre de Reciprocity, illustre cette évolution à partir d’un exemple très simple. Il y a un siècle que le design se déf init par les objets, les artefacts matériels, expliquet- il. Mais pour de multiples raisons, le design se déf init aujourd’ hui comme étant avant tout une approche et un ensemble d’outils. Ces outils peuvent être utilisés partout. Prenons un exemple : si je suis designer et que je m’occupe des transports, la conception traditionnelle voudrait que je dessine des voitures. Mais combien de designers peuvent aujourd’ hui travailler dans le secteur de l ’automobile ? En Italie, jusqu’ à il y a vingt ans, il y avait une vingtaine de lieuxoù l ’on pouvait pratiquer ce métier… Aujourd’ hui, il n’y en a plus ! En revanche, si, en tant que designer travaillant dans le transport, je m’occupe d ’un système de mobilité pour la ville, incluant par exemple le carsharing, il y a du travail puisqu’ il faut au minimum un designer par ville ! Si l ’on commence à regarder les choses sous cet anglelà, il y a donc tout un éventail de possibilités. Et oui, bien sûr, il y aura toujours des designers qui dessineront des voitures, mais ce sera une niche ! Face à la désindustrialisation, face à une société devenue de plus en plus complexe et acculée par de nouvelles urgences écologiques et économiques, le designer « à l ’ancienne » pourrait bien devenir une espèce rare. En revanche, plus nous avancerons, plus nous aurons besoin de personnes capables d’organiser la mise en réseau, de faire émerger du lien social, de transformer des modes de vie qui ne nous conviennent plus.

Dans cette nouvelle optique, poursuit Giovanna Massoni, ce qu’on appelle généralement le consommateur f inal devient le créateur : le rôle du designer change et devient donc un rôle de guide. Le design pour l ’innovation sociale a aussi une f inalité éthique très importante. Contrairement à une activité de marketing qui considère les consommateurs comme des numéros, qui les classe par typologies d ’acheteurs, le design les considère comme faisant partie d ’un projet, d ’où ce modèle qui circule de plus en plus de « codesign ». Le design pour l ’ innovation sociale se définit donc aujourd’hui comme un modèle principalement collaboratif, ainsi que l’ont montré les différentes initiatives mises en avant dansle cadre de Reciprocity, dont Welcome to Saint-Gilles, un projet visant à développer des micro-interventions à Saint-Gilles, quartier de Liège caractérisé par sa forte population estudiantine.

Système d’échanges de services, dispositifs permettant les rencontres informelles (bancs, micro-équipements sportifs…), parrainage des « nouveaux » du quartier : dans l ’ambition collaborative de ce projet transparaît une nébuleuse sociale en pleine expansion, qui va du couchsurf ing au cohousing, en passant par le coworking, le car-sharing…

 

Plusieurs questions émergent néanmoins face à ces nouvelles pratiques. Première question : si l ’ innovation sociale repose avant tout sur la coopération, le designer est-il plus qu’un « cocréateur » parmi d’autres ?

Deuxième question : les systèmes mis en place dans le cadre de l’ innovation sociale sont-ils pérennes une fois le designer parti ? Concernant le premier point, Ezio Manzini nuance sa réponse. Le design a deux sens. C’est d ’abord la capacité humaine de regarder un problème, de regarder les possibilités, d ’imaginer quelque chose qui n’est pas encore là et de le réaliser. Cette capacité au design est présente partout. Tout comme il n’est pas nécessaire d’ être un artiste pour être créatif, il n’est pas nécessaire d ’ être un designer professionnel pour avoir des capacités de design. Mais ensuite, il y a des professionnels de la créativité, qui ont été entraînés à cela. Alors, avons-nous encore besoin de professionnels du design ? Oui et non. Il y a en effet beaucoup de choses qui se passent sans professionnels. Néanmoins, il peut être utile d’avoir quelqu’un capable de faciliter la solution, d ’aider les autres à être eux-mêmes de meilleurs designers. Voilà donc l ’enjeu du design aujourd’hui : loin d’une logique commerciale et hiérarchique qui vise à vendre au consommateur un produit f ini, imaginé par l ’esprit supposé génial d’un seul individu, le design vise à émanciper. Le designer devient dès lors la fameuse figure de celui qui nous apprend à pêcher lorsque nous avons faim plutôt que de nous donner un poisson. Et pour cela, explique Giovanna Massoni, il faut réformer complètement le culte de la personnalité que le design, à la manière de toute activité créative, a mis en place. Mais – et c’est là qu’ intervient la deuxième question – on peut se demander dans quelle mesure la visée n’est pas utopiste, tablant sur l ’ implication de citoyensaccaparés par un quotidien qui ne leur permet pas toujours de libérer suff isamment de temps ou de disponibilité d’esprit pour modifier leurs habitudes – la résistance au changement étant, on le sait, naturellement présente chez les individus. Qu’arrive-t-il lorsqu’une recherche-action du type Welcome to Saint-Gilles cesse ? Des initiatives perdurent disent les organisateurs. Mais pour combien de temps encore ? Et avec quelles répercussions ?

Trop de pessimisme n’est pourtant pas de mise puisqu’à travers le monde, de nombreux projets – on pense notamment aux potagers collectifs – traversent les années parce qu’ ils répondent à un réel besoin (manger moins cher et plus sain) et gratif ient, économiquement et socialement, ses coopérateurs.

Il suff it en somme de donner sa chance à ce design émancipateur, à la fois humble et lent – et capable d’ inventer d’autres issues.

 

(1) www.socialinnovationeurope.eu

(2) www.mind-lab.dk

(3) http://la27eregion.fr

(4) Court traité du design, Stéphane Vial, éd. PUF, 2010, 15,50 €.

Osez la rencontre !