“ L’imagination est un instrument de progrès “
Dans ce beau livre qu’est “ Voyages imaginaires “ (Arthaud), Farid Abdelouahab rend hommage à tous ceux qui ont tissé notre imaginaire symbolique et ont secoué le monde réel. Entretien avec l’auteur.
Nous sommes bercés par des histoires de voyages. De “ L’odyssée “ à “ Avatar “, de Gulliver à Alice, du “ Magicien d’Oz “ au “ Voyage de Chihiro “, de “ L’Utopie “ au “ Voyage au centre de la Terre “, de “ Sinbad “ à “ Little Nemo “, nous avons suivi les itinéraires de ces héros de papier et d’écran, fascinés, amusés, terrifiés. Ces voyages imaginaires ont tissé la toile de nos rêves et celle de nos vies. C’est à leurs auteurs que Farid Abdelouahab, historien de l’art et de la photographie, déjà auteur du “ Dictionnaire visuel des mondes extraterrestres “ (Flammarion) rend hommage dans son dernier livre. Un bouquin passionnant et joliment illustré qui tente un panorama des grands voyages de l’imaginaire et montre les interdépendances entre les domaines, littéraire, poétique, cinématographique, artistique. Pas de “ Sphinx des glaces “ de Jules Verne sans les “ Aventures d’Arthur Gordon Pym “ d’Edgar Allan Poe et pas de Pym sans “ La Ballade du vieux marin “ de Coleridge, par exemple.
Votre livre, c’est un hommage ?
C’est tout à fait ça. Je me suis rendu compte qu’il n’existait pas de beau livre qui représente un panorama, une histoire des grands voyages de l’imaginaire. Alors je me suis mis au travail et j’ai essayé de faire un ouvrage, le plus général possible et le plus respectueux possible des différents courants littéraires et des différentes époques. En présentant aussi en même temps, pour montrer les interdépendances entre les domaines, les genres cinématographiques, littéraires, poétiques, artistiques. Je suis passé pour cela par un sommaire, un plan, qui passe par une sorte de géographie imaginaire : les îles insolites, les pôles fantastiques, au centre de la terre, les mondes oubliés, cachés ou perdus, les petits et les grands mondes, les univers parallèles, les voyages dans le temps, les rêves et visions, etc. Cela permettait à chaque fois de refaire une histoire et de montrer les ponts entre les auteurs. Il y a vraiment des connexions entre eux. C’est toujours le cas dans la création artistique, mais là ça s’avère encore plus serré comme relation. Comme si le fait que ce genre qui a toujours été méprisé par l’académisme poussait sa famille d’auteurs à se serrer les coudes en reprenant chaque fois le travail sur l’établi.
Vous avez voulu vous adresser à tout le monde ?
C’est mon petit challenge personnel: faire des synthèses liées au plaisir, trouver la voie médiane entre le grand public et l’universitaire abscons, vulgariser dans le bon sens du terme. C’est pour cela que j’ai placé les films “ Le Monde de Narnia “ et “ Retour vers le futur “ dans le livre. Ce sont des œuvres de la culture populaire d’aujourd’hui mais qui sont parfois méprisées par les adorateurs de la culture populaire d’hier.
Que ce soit Pym ou Narnia, il y a des identités communes dans les voyages imaginaires ?
Il y a des interrelations, j’ai voulu mettre ces ponts en évidence. C’est le filigrane du livre. De grands archétypes modèlent les structures mentales de l’être humain, on n’y échappe pas. Le thème du voyage imaginaire renvoie au voyage initiatique, à la recherche des racines et du monde, à la quête de soi, au retour à sa propre vérité et aux questionnements fondamentaux : les relations à soi-même, au monde et à dieu. Ces grands archétypes sont intemporels, universels. Contrairement à ce que dit le sous-titre du bouquin (“ De Jules Verne à James Cameron “), je commence quand même avec “ L’Odyssée “ d’Homère, avec les voyages mythologiques. J’ai posé des relations pour montrer que le voyage initiatique d’Homère fournit des modèles qu’on va retrouver après, tout le temps, comme le géant ou le cyclope. Donc ça renvoie à notre inconscient collectif, à notre imaginaire symbolique, à la trame symbolique dont on est fait.
Intemporels, ces archétypes, d’accord. Mais le temps et les avancées scientifiques les modifient aussi, non ?
Des thématiques sont très anciennes mais d’autres surgissent en effet plutôt de façon conjoncturelle. L’infiniment grand et l’infiniment petit, le petit et le grand monde, ce sont de nouvelles perspectives liées à une histoire technologique, technique et scientifique. C’est après le premier vrai microscope que le basculement se fait et que le littéraire s’intéresse à ce nouvel horizon. Et cela renvoie à tout la question de la science-fiction, qui n’est pas seulement la mise en scène de la science, mais aussi l’invention de territoires nouveaux inventés eux-mêmes par la science, c’est une sorte de boucle qui se ferme. “ Micromégas “ de Voltaire et les “ Voyages de Gulliver “ de Swift se situent dans une sphère culturelle et scientifique du XVIIIe siècle et de sa nouvelle découverte du monde.
Ce voyage imaginaire, c’est donc bien davantage qu’une évasion ?
C’est une évasion, évidemment. Mais c’est aussi une poésie en action. Je pense que l’acte poétique au sens littéraire connaît sa fin depuis quelques décennies, mais à travers les nouveaux imaginaires, la poésie peut retrouver un nouveau souffle. Ce n’est pas la poésie qui est morte, c’est la forme poétique telle qu’on la connaissait, au sens de l’écriture, qui est sans doute morte. Dans le registre cinématographique, il y a des fragments, des passages qui peuvent être d’une fulgurance poétique incroyable y compris dans les blockbusters, dans les films les plus commerciaux, une sorte de percée d’une forme d’expression poétique grâce à l’imaginaire. C’est de la poésie en action.
Et c’est aussi une réflexion métaphysique. Ce n’est pas de la métaphysique de bas étage, contrairement à ce qu’on pourrait croire, c’est souvent d’une profondeur vertigineuse. parce que c’est formulé dans une action narrative, J’ai eu des prises de conscience philosophique profonde en partie grâce à la science-fiction. C’est la science-fiction qui m’a, de façon physique, fait prendre conscience de certaines réalités métaphysiques. Il y a aussi l’histoire religieuse, spirituelle, les philosophies mystiques en parallèle, et ce n’est pas sans relation les uns avec les autres. L’exemple de Philip K. Dick, ce mystique sauvage, me vient directement en tête : il a pu toucher à des vérités qui sont celles de démonstrations qu’on retrouve dans le bouddhisme, le zen, le yi-king… On le voit souvent, chez More, Swift, Voltaire, Bradbury, des questions se posent par rapport à la réalité sociale et historique et même sur la réalité de la réalité, comme chez Dick. “ L’île du Docteur Moreau “, de Wells, interroge sur l’homme par rapport à l’homme et aux bêtes. Et cette interrogation n’est pas sans rapport avec les dogmes de l’époque : le voyage est une manière de remise en cause, de rébellion, de contre-culture. C’est enfin une façon d’analyser le monde : on ne peut pas se plonger dans un monde totalement autre sans en revenir avec un regard en biais, distancié, ironique sur le monde dans
lequel on est. Et une façon d’analyser l’histoire. Le voyage dans le temps est une manière de remettre en cause, en tout cas de se poser des questions sur la réalité historique. L’uchronie participe à ce questionnement.
C’est donc d’une richesse extraordinaire.
Oui. On devrait parler de ce thème dans les écoles. Ca rappellerait aux élèves les films qui les transportent, comme “ Narnia “ ou ceux de Miyazaki. Or les voyages imaginaires ne sont pas très étudiées d’un point de vue scolaire et pédagogique. Je lance un appel à tous les ministères de l’éducation nationale sur Terre. Ca plairait aux gamins et ça leur apprendrait plein de choses. D’autant que c’est une thématique d’une transversalité, d’une interdisciplinarité absolue : ça touche quasiment tous les rayons des sciences humaines et des sciences dures. Voyez le “ Voyage au centre de la terre “ de Jules Verne, ça parle évidemment de géologie et de paléontologie, mais ça parle aussi de dinosaures, de champignons géants et on apprend des choses sur le thème de la préhistoire. Et puis je crois intéressant pour les enfants de relier les histoires contemporaines qu’ils connaissent bien, “ Tron “, “ Narnia “, Miyazaki, “ Retour vers le futur “ , avec des histoires plus anciennes et plus académiques. Pour cela, mon livre peut être lu par les 7 à 77 ans.
Cette soif d’imaginaire explique aujourd’hui le succès de la fantasy et de la bit-lit ?
Oui, je pense que c’est en relation. Ce besoin correspond à une forme de voyage mental. Le simple fait de s’immiscer par la lecture ou l’image dans un monde totalement autre, c’est déjà un voyage. Un voyage psychique et émotionnel, mais c’est un voyage sans déplacement. Il y a une espèce de glissement, de basculement dans un tout autre. C’est au coeur même de notre condition humaine. Quand on est absorbé, on s’oublie dans notre propre pensée, névrotique, obsessionnelle, sexuelle ou tout ce qu’on veut. C’est d’ailleurs intéressant de voir à quel point nous sommes si peu en phase avec la réalité, nous qui pensons être en contact permanent avec le monde.
C’est quoi, notre soif d’imaginaire ?
C’est notre part de poésie. Cette capacité à rêver, à imaginer, c’est le meilleur de l’être humain. Comme dit Baudelaire, et je mets la phrase en exergue dans mon livre : “ L’imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai. Elle est positivement apparentée avec l’infini. “ Contrairement à ce qu’on croit, l’imaginaire n’est pas la folle du logis, la fumée de l’esprit, la distraction : c’est sans doute la capacité la plus grande d’analyse du système, de la réalité, de l’état du monde. L’imagination est un instrument de progrès.
Et ça fait peur ?
Cette capacité de rêver, d’imaginer, terrifie les dogmatiques, les dictateurs, les bien pensants, les terroristes intellectuels ou religieux, les intégristes de tous poils. Parce que cet imaginaire les dépasse, les renvoie à une idée de liberté qu’ils ne supportent pas, sinon ils ne seraient pas intégristes.
Farid Abdelouahab : “ Voyages imaginaires - de Jules Verne à James Cameron “ ; Arthaud ; 208 p., 29,90 euros



