La cuillère, ce noble objet du quotidien

Claire Coljon
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Ne dit-on pas « naître avec une petite cuillère en or dans la bouche » et, à l’heure du trépas, « avaler ou rendre sa cuillère » ? Expressions bien de chez nous pour ce petit objet que l’on retrouve sur les cinq continents, dans toutes les civilisations, depuis toujours. Quelle que soit sa forme ou le matériau utilisé. Qu’il soit simple ustensile, objet de prestige ou instrument rituel.

Autour du monde

Spécialisé dans les arts primitifs d’Asie, d’Afrique et d’Océanie, installé depuis 2005 dans sa galerie de la rue Visconti, mais depuis une trentaine d’années grand voyageur, découvreur et connaisseur des cultures archaïques, Serge Le Guennan a, avec sérieux et amour, rassemblé quelque cent trente cuillères du monde entier. Le temps d’une exposition lors du parisien Parcours des Mondes, suivie d’une autre dans les Salons Christofle et, bonheur des curieux et des rêveurs, de la publication du très bel ouvrage Des cuillères et des hommes.

Un ouvrage qu’il a voulu, dit-il, comme un hommage aux beaux livres de voyages et de découvertes du monde qui ont nourri son enfance et des illustrations talentueuses qui en enluminaient les pages. Pas de photographies donc, mais des dessins de Didier Derre, aussi beaux et émouvants que les dessins de voyage du XIXe siècle…

Témoins de civilisation

De notre vieille Europe aux îles d’Océanie, en passant par l’Afrique, l’Asie et l’Amérique, l’homme a souhaité mettre en valeur ces cuillères qu’il trouve « belles parce que complexes dans leur structure, dans leur ornementation. Ou nobles dans leur simplicité, leur forme essentielle ». De poursuivre que « toutes portent la marque du temps, de l’authenticité de leur passé d’objets précieux conservés jalousement dans des contextes très différents et sous toutes les latitudes ».

Voici donc, nautile irisé, une cuillère de la dynastie Tang (Chine) ou, taillées dans un os humain, des cuillères-grattoirs de Nouvelle-Guinée. Des cuillères baule (Côte d’Ivoire) parées de l’esprit sacré du Goli qui, mi-homme, mi-bête incarne le Dieu du Ciel ou ces louches touaregs (Niger) de bois et de métal. Ces cuillères de bambou servant à recueillir la résine d’opium (Laos) ou celles, en bambou, laque et mosaïque d’haliotis utilisées au Japon pour la cérémonie du thé.

Voici des cuillères rituelles en bois de renne en Laponie ou en os de cétacé en Alaska. Les habitants de la côte nord-ouest du continent américain (cultures haida, tlingit, kwakiutl…) taillent louches et cuillères rituelles dans la corne de chèvre de montagne ou de mouflon. « Leur iconographie reprend pour la plupart l’empilement anthropo-zoomorphe si caractéristique des grands totems en bois. Cette imbrication mythologique d’ancêtres et d’animaux claniques fait écho aux pratiques chamaniques dont ces civilisations sont baignées. » Et de préciser que « cette vaisselle de prestige, utilisée lors des grands potlatchs, faisait l’objet de dons et de contre-dons ».

Serge Le Guennan, Galerie SL, 3 rue Visconti 75006 Paris. Tél. : 00 33 (1) 43 25 35 25 – Courriel : galeriesl@free.fr.

Des cuillères et des hommes, Serge Le Guennan. Ed. 5 Continents (ISBN 978-88-7439-594-1).

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