Paul Goossens : à la recherche du politique

Traduit du néerlandais par Fabienne Trefois
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“Le passage à l’Europe “ est un ouvrage très très ambitieux. “ J’ai abordé l’écriture de ce livre avec une intuition initiale, écrit ainsi Luuk van Middelaar dans l’avant-propos, bien des récits et analyses disponibles sur l’Europe passent à côté de l’essentiel.” Un auteur d’à peine 35 ans, qui efface le tableau et raconte sa nouvelle version de l’histoire. Tant de culot, d’esbroufe, cela sent l’orgueil en plein.

 Et c’est encore de la même veine lorsque vous lisez dans ce même avant-propos : “ Le présent livre se veut le récit de la naissance de l’Europe politique. Il évite tout esprit partisan : ni pour ni contre. “ Près de 500 page intenses sur la naissance de l’Union européenne et l’auteur reste pourtant dans le vague. Est-ce de la liberté académique ou de la réserve ? L’Europe unie n’est-elle pas un devoir, une obligation ? Pas pour van Middelaar. Il se voit spectateur, mais un spectateur à part. Un de ceux qui ne laissent pas leur regard se troubler par des idéaux transcendants et des normes absolues. Nicolas Machiavel voyait lui aussi la politique de cette façon et van Middelaar en a tiré des enseignements, comme il en a tiré de Montesquieu et de Tocqueville, “ les penseurs de cristal “.

Van Middelaar est aussi un spectateur qui ne s’érige pas en juge du bien-fondé ou non d’idéologies et de programmes de partis. Il s’en remet à un tribunal où il n’y a pas de recours possible : le temps. “ Le passage à l’Europe. Histoire d’un commencement “ devint ainsi un travail passionnant et impressionnant. Tel un archéologue, l’auteur fouille dans les discours européens les plus usés, les faits établis et les mentalités bien ancrées à la recherche des stratégies et des rapports de forces politiques. Van Middelaar bluffait, mais il a tenu parole. Il rédigea sa nouvelle version de l’histoire et le résultat est un ouvrage magistral. Malgré ce non-engagement ? Oui, car le lecteur est provoqué, défié et séduit. La politique européenne renaît (enfin) en une pièce de théâtre fascinante. “ Avouez, dit l’auteur à la nuit tombante dans un café bruxellois, qu’il s’agit bien d’une déclaration d’amour à la politique. “

La version néerlandaise du “ Passage “ est sortie début 2009 et quelques mois plus tard, van Middelaar devint membre du cabinet d’Herman Van Rompuy. En mettant les textes du président en musique. Pour un homme ordinaire, une telle activité est un exercice quotidien en toute modestie, mais pour un analyste politique passionné, c’est un poste d’observation unique. Machiavel raffolait aussi d’ouvrages de politique humble. Van Middelaar est aussi un philosophe politique et sait que la langue est l’alpha et l’omega de la politique. Les mots ont pour la plupart un agenda caché. Même quand ils passent pour être descriptifs, ils gouvernent la pensée et la contraignent. Comme le signale van Middelaar, l’ “ intégration “ européenne n’est pas un mot neutre et “ coopération “ ne l’est pas non plus. Qu’après la débâcle du référendum, le gouvernement néerlandais ait échangé le terme “ intégration “ européenne pour “ coopération “ est un signe fort. L’intégration, selon van Middelaar, renvoie à un processus quasi chimique, qui se termine par une fusion totale. La coopération, au contraire, met l’accent sur la permanence des Etats (membres) en tant qu’entités autonomes. Le gouvernement français ne jure que par la “ construction européenne “, un terme qui fait penser à un chantier hors de l’histoire où, tout restant à faire, chacun doit apporter sa pierre à l’édifice. L’apôtre Jean entama son

Evangile par “ Au commencement était la Parole “. Van Middelaar aurait pu ouvrir son histoire de l’Europe avec ces mêmes paroles. En effet, comme il l’écrit dans son avant-propos : “ Ce livre est néanmoins intégralement politique. Il s’efforce de bousculer les mots. “

Un philosophe politique est censé poser des questions embarrassantes et ne pas éviter les thèmes épineux. Sur ce point, van Middelaar répond parfaitement aux attentes. L’Europe est-elle une institution politique et quelle en est la solidité, par exemple. Questions pertinentes mais délicates, car plus d’un-demi siècle après sa fondation, on continue à chercher le “ Nous “ européen et le veto est encore et toujours omniprésent. Pour les fédéralistes européens, et donc la Belgique en première instance, c’est un vestige irritant du monde vieux et dépassé des Etats souverains. Pour van Middelaar, cela alimente la réflexion. La naissance d’une entité politique, comme nous l’apprennent les grands penseurs politiques du XVIe jusqu’au XVIIIe siècle, coïncide avec le transfert de la prise de décision à l’unanimité à la prise de décision à la majorité. “ Un contrat fondateur qui maintient le principe du veto est sans valeur “, comme l’expliqua John Locke.

Le conflit autour du veto ne consiste donc pas en un amuse-gueule, mais touche à l’essence de l’Union et des Etats. En 1965, avec Charles De Gaulle et la chaise française vide dans un rôle principal, il fut la cause de la première crise constitutionnelle de l’Union. Grâce à ce fameux “ Compromis de Luxembourg “ - tant méprisé par les fédéralistes européens -, l’Europe ne se crasha pas. Lorsqu’il s’agit d’intérêts nationaux très importants, les Six acceptèrent la réalité du veto. Le compromis ne fut jamais révoqué. Il plane toujours au-dessus de la table des 27. Pour van Middelaar il est incompréhensible que l’ “ accord sur le désaccord “ fut tellement mal accueilli. Reconnaître qu’il existe un espace pour le conflit insoluble, proclame-t-il, est ce qui se nomme “ politique “ depuis les Grecs Anciens. Van Middelaar parle d’un compromis historique. Les Six brisèrent le carcan du Traité de Rome et de la raison juridique, dans laquelle il y a aussi peu de place pour les compromis que dans la vérité religieuse.

Soudain, entre la sphère interne européenne, où la Commission et la Cour faisaient respecter d’ordre et de discipline, et la sphère externe chaotique des Etats souverains, se manifesta une sphère intermédiaire bouillonnante. Elle naquit en même temps que la Communauté, fit office de médiation entre la sphère interne et la sphère externe, et décida de qui pouvait adhérer au cercle. Fait notoire, elle fut à peine remarquée et ce n’était pas un hasard. “ Elle ne cadrait pas avec les discours et les mentalités dominants. “ Avec le “ Passage à l’Europe “, cet oubli est largement rectifié, et avec la réflexion que la sphère intermédiaire est la “ source la plus importante et le porteur d’une Europe politique “, van Middelaar a de quoi vexer Jacques Delors, Guy Verhofstadt et toute l’Europe communautaire. Et persiste. La politique est un combat pour les “ Au nom de “. Qui peut parler au nom de l’Europe ? La question en soi fait froncer les sourcils dans les bureaux européens. Van Middelaar saute dessus, avide, presque glouton. Ce n’est pas parce que la Commission, la Cour, le Parlement ou le Conseil européen prétendent parler “ au nom de l’Europe “, que c’est accepté dans les faits. En effet, il n’existe pas d’arbitre scientifique ou juridique car en définitive, c’est le public qui décide, constate van Middelaar. Le public fut précisément le grand absent des traités fondateurs de

l’Europe. Ceux-ci ont été conçus par “ Nous les Etats “ et leur acceptation par la population n’était pas une exigence première. La différence avec la Constitution américaine est totale. Le préambule commence par le magique “ Nous, peuple des Etats-Unis “. Ceci explique pourquoi l’Europe de papier rechercha obstinément l’approbation des citoyens. D’ailleurs, un pouvoir politique ne repose sur un terrain solide que lorsqu’il est porté par “ Nous, les citoyens “. L’Europe en est encore loin. Par conséquent, il y a lieu de s’inquiéter. Ce dernier constat, ce n’est pas van Middelaar qui l’écrit. Il se veut seulement spectateur.

Osez la rencontre !