Hélène Cattet et Bruno Forzani: «Notre cinéma est une expérience immersive»

C’est l’action qui guide les personnages. Les références sont plutôt une madeleine  de Proust des sensations  qu’on a eues en tant  que spectateurs. »
C’est l’action qui guide les personnages. Les références sont plutôt une madeleine de Proust des sensations qu’on a eues en tant que spectateurs. » - D.R.

Hélène Cattet et Bruno Forzani sont français mais vivent à Bruxelles depuis dix ans. C’est là qu’ils se sont connus, lui venait de Menton, elle de Paris. Il étudiait la comptabilité et l’hôtellerie. Elle, elle était branchée sciences de la vie et de la terre.

Un mois après leur rencontre, comme ils avaient envie de «  chipoter à la matière cinéma  », lui en fan du ciné de Dario Argento, elle de Chris Marker, ils tournent un premier film gore et plantent les germes d’un cinéma ultra-fétichiste. Après Amer que Tarantino cite comme l’un de ses films préférés en 2010 et L’Étrange couleur des larmes de ton corps, Laissez bronzer les cadavres est leur troisième long-métrage. Il s’agit de l’adaptation du roman de l’auteur de romans noirs Jean-Patrick Manchette. Le film qui se déroule sous un soleil de plomb est à la frontière du film de gangsters, du western spaghetti et du film noir.

Ce qui étonne le plus quand on rencontre le couple, c’est leur normalité et leur jovialité. Rien à voir avec le cinéma sanguinolent et halluciné qu’ils réalisent. Mais ils parlent comme ils filment, d’une seule voix. Et ont déjà deux autres projets en cours : la suite de Amer et de L’étrange couleur… ainsi qu’un film d’animation érotique qu’ils vont réaliser au Japon.

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Si vous voulez en savoir plus sur eux, en parallèle à la sortie du film, le cinéma Nova à Bruxelles propose également leurs précédents longs-métrages ainsi qu’une carte blanche aux deux cinéastes bruxellois afin de (re)découvrir certains films qui les ont influencés comme Venus in Furs, Faccia a faccia, Bullet Ballet et Seul contre tous.

Vous êtes dans le coup, car on peut dire que vous avez créé votre réalité virtuelle avec votre film…

C’est le but ! L’expérience live. Comme pour un concert. Voir notre film sur un ordinateur, c’est le gâcher ! Notre cinéma est une expérience immersive qui impacte les gens. On offre à voir une sorte de film de genre qui n’existe pas. Cette singularité nous démarque d’un produit commercial. Nos films impliquent vraiment le spectateur. Quand on fait un film, on le fait vraiment pour qu’il soit vu en salle. On travaille beaucoup le son pour qu’il ait un impact physique sur le spectateur. On réalise un montage hyper dynamique pour que le spectateur soit bombardé d’images. La salle, c’est peut-être « has been » aujourd’hui mais nous, on a découvert les films comme ça et on veut continuer de les partager de cette manière-là tant que c’est possible.

Quel était votre challenge principal en adaptant le roman de Jean-Patrick Manchette ?

Trouver le décor. Car ce lieu unique est le personnage principal de l’histoire. On joue beaucoup avec les espaces de ce décor unique. Donc tant qu’on n’avait pas trouvé le lieu, on n’était pas sûr de faire le film. Il fallait un décor puissant, capable de tenir sur une heure et demie. Il y avait aussi le fait de passer d’une narration labyrinthique, d’un univers abstrait, d’un film intimiste comme Amer et L’étrange couleur des larmes de ton corps à une narration plus linéaire avec plein de personnages et une intrigue moins onirique. Comment traduire visuellement ce qui se passe dans la tête d’un personnage. Un autre challenge fut de mettre en scène toutes les scènes d’action et arriver à garder notre point de vue et notre originalité. Il y a tellement de films d’action qui se ressemblent… On voulait proposer quelque chose de différent.

Quelles furent vos inspirations ?

Le livre était déjà très visuel. Il offrait beaucoup d’espaces de western. Et la manière dont les choses sont racontées est comportementaliste. C’est l’action qui guide les personnages. C’est donc très brut. Depuis des années, on se nourrit des polars à l’italienne. Ce sont des films qui nous ont donné énormément de plaisir. C’est avec ce genre de film qu’on a découvert le cadre. L’idée n’était pas de faire un hommage au western spaghetti mais le livre nous faisait penser à cet univers-là dans la manière de décrire l’action, les personnages, l’anarchie des choses. On a revu pas mal de westerns pour ne pas refaire ce qui avait déjà été fait. Car ça ne sert à rien de singer ou de faire moins bien. Pour le duel final, on a revu les films de Sergio Leone et on a essayé de trouver notre point de vue. Les références sont plutôt une madeleine de Proust des sensations qu’on a eues en tant que spectateurs et qui ressurgissent. Ce n’est surtout pas un travail théorique sur le polar et le western.

Parlez-nous de votre langage cinématographique qui privilégie l’image aux dialogues ?

Quand on a des idées, elles sont sous forme d’images et de sons. On les ressent. C’est un peu comme un rêve éveillé. Et c’est un long travail de préparation de six mois. Chaque plan est un mot et on essaie de construire une phrase. Ainsi, sur le tournage, on n’improvise pas. Car s’il manque un mot, notre phrase ne veut plus rien dire. Tout est donc très précis, on écrit visuellement le film avant de le tourner. Et le travail de son est gigantesque. Il n’y a pas de son direct sur le tournage. On recrée tout en post-production comme pour un dessin animé. Et comme on voulait que les séquences d’action explosent, on a poussé les fusillades à fond. On a d’ailleurs travaillé avec un armurier belge qui nous a montré tous les types d’effets d’impact de balle. C’est un langage qu’on ne connaissait pas. Comme on est « old school », on préfère les trucages réels évidemment. Et c’est magique, car cela passe par des petites choses à la Méliès.

Les acteurs ne sont-ils pas que des pantins ?

Non, ils sont simplement au même plan que tous les outils qu’on a sous la main pour communiquer notre histoire de manière immersive. Effectivement, ils ne sont pas mis sur un piédestal comme souvent mais ils ont la même grande valeur que le bruiteur ou le cameraman. Habituellement, c’est la caméra qui s’adapte aux comédiens. Ici, c’est l’inverse. Mais tout en devant exister dans ce cadre-là. Les acteurs se sont d’ailleurs laissé faire. On les guide dans une sorte d’état de transe. Ils doivent lâcher prise et sortir quelque chose sans en avoir conscience car comme ils ne parlent pas, on cherche l’invisible. Avec eux, on fait peu de répétitions et peu de prises. Car on cherche l’instant présent, pas la psychologie.

Le surréalisme de vos films vient-il de la culture belge car vous vivez chez nous depuis des années ?

Tout à fait. Pour faire un cinéma sensoriel, il est essentiel de passer par le surréalisme. Les films que nous faisons ne peuvent se faire qu’avec la Belgique. Car en France, dès qu’on veut faire un film de genre, c’est dans un schéma industriel. En Belgique, on est plus libre, du coup, on peut faire quelque chose de complètement fou qui ne rentre pas dans une case.

 
 
 
 
 
 

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