De (bonnes) nouvelles du monde et de Ta-Shima
La nouvelle reste un support particulièrement efficace pour la science-fiction. Un univers, un ou des personnages développés en quelques pages, c’est un défi que les écrivains de science-fiction, de fantastique et de fantasy relèvent avec beaucoup de talent.
Les nouvelles font intimement partie de la culture SF, elles sont le moteur des revues et fanzines. A chaque festival de SF aussi, son anthologie. Celle des Utopiales 2012, qui se sont déroulées à Nantes début novembre et qui sont la plus importante grand-messe des littératures de l’imaginaire en francophonie, est d’une richesse exemplaire. Dix nouvelles, dix grands noms, de Neil Gaiman à Robert Charles Wilson, de Pierre Bordage à Ayerdhal, de Nancy Kress à Claude Ecken, sous une couverture de Nicolas Fructus.
A épingler ? D’abord « L’observatrice », de Robert Charles Wilson, un des grands écrivains actuels de SF, toujours plein d’empathie envers ses personnages, dont, ici, une ado, la narratrice, que les extraterrestres viennent parfois visiter la nuit. Ce qui est succulent dans ce récit, c’est le rapport quasi amical que l’ado noue avec le respectable – et réel - astrophysicien Edwin Hubble. Et puis « La finale », de Nancy Kress, basée sur une idée simple : et si nous parvenions à éliminer tout le bruit de fond de nos pensées, tous les parasites, pour nous concentrer sur un seul sujet ? C’est ce qu’Allen veut parvenir à réaliser. Au prix de la tranquillité d’esprit. Et puis il y a le Neil Gaiman : « Et pleurer, comme Alexandre », où Obediah Polkinghorn est un désinventeur, un type qui désinvente des trucs, qui les gomme de la réalité. Comme les voitures volantes. Pour garder un monde plus heureux. Le défi ? Eradiquer les téléphones portables…
Ayerdhal développe longuement une histoire savoureuse, « RCW », en hommage à Roland C. Wagner, l’auteur récemment disparu dans un accident de la route, mais qui ne fera sourire que les lecteurs assidus de RCW. Laurent Queyssi et Xavier Mauméjean ont écrit ensemble une nouvelle superbe, « En attendant demain ». Juan a le don de prescience : il sait tout ce qui va lui arriver. Génial ? Non, pas tant que ça. Queyssi et Mauméjean ont eu l’excellente idée de donner à la sœur de Juan le rôle de narratrice, ce qui épice cette nouvelle d’un agréable goût d’émotion et de nostalgie.
Comme les récits signés Pierre Bordage, Tommaso Pincio, Laurence Suhner, Sara Doke, Claude Ecken sont de belle qualité également, ça nous donne une anthologie indispensable pour voyager à prix cassé dans des mondes nouveaux et divers en compagnie de personnages passionnants. Bonne route.
Utopiales, anthologie du festival ; Actu SF ; 290 p., 14 euros.
L’Italienne de Bruxelles
Adriana Lorusso est italienne mais vit à Bruxelles. Cette femme élégante, interprète et traductrice de métier, a commencé à publier à 61 ans. Deux romans chez Bragelonne : « Ta-Shima » en 2007 et « L’exilé de Ta-Shima » en 2008. De la bonne science-fiction des étoiles à la Jack Vance ou Ursula Le Guin. On est sur Ta-Shima, une planète où deux races se sont développées : les Shiro et les Asix. Elles sont interconnectées. Les Shiro sont des aristocrates qu’on imagine bien comme des seigneurs japonais du XVIIIe. Les Asix sont des êtres attachants, tout préoccupés à se dévouer pour les Shiro et pour leur clan et à partager leur natte dès le soir venu, et c’est la femme qui propose…
Les Terriens sont parvenus jusqu’à Ta-Shima. Mais les Shiro les ont cantonnés dans une enclave. Pas question de passer le pont qui la relie aux terres de Ta-Shima. En six nouvelles, Adriana Lorusso raconte les contacts entre les Terriens et les habitants de cette planète. Des nouvelles passionnantes parce qu’elles se centrent sur le point de vue d’un personnage, qui agit un peu comme le Persan de Montesquieu découvrant la France et ses manies. Intolérance des politiques et des religions terriennes, incompréhension entre les peuples, accusations croisées de barbarie. Mais n’est pas barbare nécessairement celui qu’on croit. Adriana Lorusso prend la morale terrienne à contre-pied et montre à la fois la nécessité de l’ouverture aux autres et du maintien de la dignité. Ses nouvelles ne donnent jamais la vraie fin, les prolongements d’une histoire, et ça permet au lecteur de l’imaginer à sa guise. Cela aussi est riche.
Adriana Lorusso : « Des nouvelles de Ta-Shima », Editions Ad Astra ; 220 p., 13 euros.



