L’alchimie architecturale du Mémorial 1815

L a vie est perdue contre la mort mais la mémoire gagne son combat contre le néant. » Cette citation de feu Tzvetan Todorov, historien des idées, convient à tout visiteur qui descend les marches du Mémorial 1815. La Brainoise Anne Norman, une historienne de l’art, va même plus loin : « Plus on descend, plus on remonte dans le temps ! Et c’est là que réside l’architecture avec un grand A, c’est-à-dire celle qui permet de faire coïncider l’Histoire et toutes ces histoires qui tournent autour. »

Le Mémorial 1815 a, à ses yeux, réussi cette alchimie : « Pour que ce processus se réalise, il faut être spécialement attentif à la nature du contexte. Percevoir l’invisible et matérialiser l’immatériel. Dans le cas de la bataille de Waterloo, le site ne porte plus les stigmates tangibles du conflit. Les charges, les corps à corps, les boulets qui fracassent sol, êtres et arbres, les corps rampant puis se putréfiant, les cris… tout a été absorbé, digéré, englouti, effacé par la vie qui a repris le contrôle. De cet événement particulièrement cruel et sanglant, ne restent que de vastes champs vallonnés, ponctués par les monuments gravitant autour de la Butte. Mais si ces derniers sont là pour activer le souvenir de l’événement, les traces directes ne sont plus. Elles se sont fondues dans le génotype de ce paysage de prime abord si bucolique. Et avant même que nous le visitions, ce passé qu’on nous a enseigné, influe à son tour sur notre perception. Il y a donc de l’invisible bien tangible dans les espaces historiques. »

Une idée du XIXe siècle

Pour le compte du Bureau d’engineering et d’architecture industrielle (BEAI), qui a réalisé le Mémorial 1815, Anne Norman retrace dans un premier temps tout le contexte historique, allant jusqu’à la petite histoire des guerres de clochers entre Braine-l’Alleud et Waterloo, avant de voir se décrire les douze années de travail, de 1997 au permis d’urbanisme de 2009, et les quatre projets successifs menés par Claude Goelhen et son équipe.

L’occasion de redécouvrir que l’idée d’un musée enterré s’imposait déjà dans les esprits. Même si son implantation n’était pas encore celle que l’on connaît aujourd’hui. « L’idée d’un enfouissement avait déjà été émise au XIXe siècle, lorsqu’on pensait ériger le Panoroma, au départ pour dix-huit ans, rappelle Anne Norman. C’était l’époque où n’étaient pas considérées toutes ces personnes venues s’implanter au pied de la Butte. Les touristes étaient alors véritablement pris d’assaut par des marchands en tout genre leur proposant divers services… Certains ont porté plainte auprès de la commune de Braine-l’Alleud qui fut contrainte d’imposer un règlement afin de faire cesser ces comportements. »

Dessins et plans, ainsi que des photos de Georges De Kinder, complètent l’aventure d’une construction qui aura nécessité l’évacuation de 39.000 m3 de terre afin de permettre au Mémorial d’être complètement invisible et de se fondre dans le paysage. Ce que l’on découvre surtout, avec des textes aussi bien en français qu’en anglais, c’est la conception bioclimatique des lieux. Cinquante puits ont ainsi été forés dans le champ mitoyen, jusqu’à 150 mètres de profondeur, pour couvrir les besoins en air chaud et en air froid. Ils sont reliés par des collecteurs et combinés à des pompes à chaleur air/eau. Grâce à ce système écologique, le Mémorial 1815 ne nécessite ainsi aucune autre source de chaleur.

Au bout du compte, comme le conclut Claude Goelhen, le visiteur se retrouve « dans un espace d’accueil où la lumière du patio, tel un acte de résistance dans tout ce noir, galvanise l’espoir. L’art ne sublime-t-il pas la mort ? »

Anne Norman

Par Jean-Philippe de Vogelaere

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Anne Norman est historienne de l’art, écrivain et critique d’architecture. Également grande amoureuse d’architecture et de design, elle est l’auteure d’une vingtaine d’ouvrages et de nombreux articles de sensibilisation à l’architecture contemporaine. Durant plus de dix ans, elle a été rédactrice en chef d’Espace Vie, la revue sur l’aménagement du territoire, l’urbanisme et l’architecture de la Maison de l’urbanisme du Brabant wallon. Elle participe régulièrement à de nombreux jurys d’architecture nationaux et internationaux.

Lors de la Foire du Livre de Bruxelles, elle sera présente le samedi 24 février, de 13 h à 14 h, sur le stand CFC installé sur celui de l’Association des libraires de Belgique. Elle y partagera évidemment sa passion pour l’architecture, le premier de tous les arts s’il faut le rappeler.

À Braine-l’Alleud, lors du salon des auteurs au féminin « Elles se livrent », elle dédicacera aussi ses livres le samedi 3 mars, de 11 h 30 à 18 h.

L’âme de l’architecture expliquée aux enfants

Par Jean-Philippe de Vogelaere

Une fille, un chat et un labyrinthe de sphères... Rien de tel pour faire comprendre aux enfants que l’architecture, c’est d’abord de la vie. © Émilie Tonet.
Une fille, un chat et un labyrinthe de sphères... Rien de tel pour faire comprendre aux enfants que l’architecture, c’est d’abord de la vie. © Émilie Tonet.

U ne maison, ça n’a pas d’yeux, ce ne sont que quatre murs et un toit et puis voilà, pas la peine d’en faire toute une histoire. »

Li est une enfant comme les autres. Sauf qu’elle a un chat pas comme les autres. Il a beau s’appeler « Abysse », sa capacité première est d’entraîner vers les pics de l’architecture qu’Anne Norman transforme en sept sphères à l’occasion d’un conte singulier dont on ressort, comme d’un labyrinthe, en ayant conquis une autre lumière.

« Une maison, c’est tout le contraire de ce que l’on pense, nous explique la Brainoise. Ce sont des lieux que l’on façonne à son image, mais qui nous confectionnent une histoire en retour. Il est fondamental de pouvoir l’expliquer aux enfants, dès l’âge de neuf ou dix ans, afin qu’ils puissent grandir avec l’idée que l’architecture, c’est la vie, que l’architecture, c’est une âme. »

Et pour lui donner la sienne, Anne Norman a demandé à Isabelle Cornet, une architecte d’origine liégeoise installée à Sydney, de l’aider à inventer ce « voyage » pas comme les autres avec une petite fille qui porte le nom de Li Nirvana, imaginé en assemblant les initiatives de leurs enfants respectifs.

Conte et carnet

La jeune héroïne part ainsi à la découverte de sept sphères qui vont lui permettre de découvrir l’influence de la lumière, des couleurs, de l’espace, des sens, de la fonction, de l’utopie et du nom. Des notions sans doute abstraites, mais matérialisées par des animaux comme la luciole, l’escargot ou la licorne. Ce qui ne gâche rien, c’est que le conte est doublé par un carnet d’aventures dans lequel Li note tout ce qu’elle apprend et propose même des petites expériences à réaliser chez soi. Les dessins d’Emilie Tonet font mouche à chaque page, dans une mise en page très actuelle. On a presque l’impression d’être dans un vrai cahier d’enfants, avec ses ratures, ses taches, ses mots entourés.

« On a testé ce livre sur les enfants, poursuit Anne Norman. Certains lisent le conte d’une traite avant d’ouvrir le carnet. D’autres vont de l’un à l’autre. Il y a même deux pages à la fin pour que les lecteurs y apposent leurs propres annotations. On a aussi plongé des enfants dans une pièce, les yeux bandés, afin qu’ils puissent dessiner ensuite ce qu’ils ont ressenti. Car une maison, ce ne sont pas que des murs. Ce sont aussi des odeurs, des sons… »

L’idée sous-jacente est que les enfants, en grandissant, emportent avec eux leurs propres idées sur l’architecture, afin qu’ils puissent façonner un jour leur cadre de vie : « Je peux comprendre qu’il y ait des contraintes économiques, mais de là à ce que 90 % des maisons se ressemblent… »

 
 
 
 
 
 

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