Voyage à travers le trou de la serrure : le désir, comme métaphore de la peinture
Quand le geste d’une femme est plus troublant que la nudité, Pascal Bonafoux se jette à l’eau. Au plaisir subtil de l’oeil indiscret.
Courbée, indifférente à tout ce qui l’entoure, elle se défait d’un dernier bas. Nue, elle s’immerge dans le bain. Sèche son corps. Démêle sa chevelure. Face au miroir, elle se poudre, s’habille, se pare… « Je suis un voyeur, proclame le romancier, commissaire d’expositions et historien de l’art Pascal Bonafoux. Que cela me gêne – ou peut-être me répugne parce que, depuis 1883, me précise un dictionnaire usuel, cela signifie que je suis “une personne qui assiste pour sa satisfaction sans être vue à quelque scène érotique” – ne change rien à l’affaire. »
Fond d’alcôve, rivière, étang, chambre de bain, effluves de parfums, débandade de pots et cruches, vapeurs et odeurs douceâtres ne sont rien d’autre qu’un prétexte pour l’auteur de ce joli ouvrage intitulé Indiscrétion. Femmes à la toilette.
Sous le regard inquisiteur, Bonafoux débusque la stratégie d’un désir, celui de peindre. Du bain à la mise en place de la dernière boucle d’oreille, d’une toile de Vermeer à Roy Lichtenstein, cette succession de soins et rites met en place le corps de la femme et sa volonté, une fois parée, de provoquer le désir. La peinture ne ferait rien d’autre quand elle nous rejette à la place du voyeur, nous qui sommes harcelés par l’omniprésence de l’image, jusqu’à n’y plus rien voir. « Ces femmes à la toilette n’ont rien à nous vendre, reprend l’auteur. Elles sont là pour redonner du sens à notre regard. »
Et cela fonctionne, des étuves de Dürer à la crudité de Suzanne Hay peignant un corps épais, acte quasi dissident dans un marché de l’art contemporain uniquement soumis à la spéculation. Bien sûr, il faut plonger dans l’eau du bain des incontournables du genre – Suzanne épiée par des vieillards salaces, trouble du geste chez Rembrandt, immortalité préraphaélite de la chevelure, présence solaire du corps féminin selon Bonnard…
L’œil indiscret
Diane ou Vénus, personnages de la Bible ou déesses, il s’agit toujours de femmes. L’œil indiscret commence à Venise, quand les parfums d’Orient, le miroir et le savon d’Alep retrouvent la route de l’Europe, en même temps que la découverte de la perspective, celle du corps nu de la statuaire romaine doublée d’un retour au platonisme selon lequel la beauté est une étape vers la vertu. Giovanni Bellini, en 1515, serait d’ailleurs, selon Pascal Bonafoux, le premier à peindre une femme à sa toilette sans aucune référence.
Se posant en voyeur esthète à partir de ce sujet traité en art depuis des siècles, l’auteur a le talent d’évoquer une partie de l’histoire de la pensée et des mœurs en Occident. En effet, le thème du corps et de sa représentation est intimement lié à la philosophie, à la religion, à la morale mais aussi aux évolutions dans la vie quotidienne et aux modes. Se déshabiller, être nue, s’abandonner à l’eau, sécher son corps, se peigner, affronter le miroir, se vêtir, se maquiller, se parer, tous ces gestes n’ont rien d’anodin.
La beauté intouchable
En 79 toiles, le point commun entre tous les artistes est leur façon de souligner l’intimité de cet acte en se faisant oublier. « Bazille n’a pas voulu qu’elle renonce à un regard qui semble se perdre, regard tourné vers l’intérieur. Vallotton ne lui a pas demandé d’ouvrir les yeux. Ils l’ont laissé s’abandonner à sa rêverie. A une réflexion qui entremêle les préoccupations les plus futiles et les pensées les plus graves », proclame Pascal Bonafoux. La peinture qui nous regarde et nous parle est le miroir de l’intimité inatteignable chez Vermeer, des portes qu’entrouvre Degas, des flamboiements de Bonnard, des femmes extraterrestres de Balthus.
Amorce des fesses sensuelles où tout est suggéré par Eckesberg (1837) ou Chemise et serviette de Safet Zec (2009-2010), ce qui est présent rappelle toujours que la peinture est une énigme. C’est peut-être le plus beau cadeau de ce livret d’un voyeur qui, par instant, lasse de se mettre à la place des modèles, imaginant leurs pensées dans la salle de bains… « Nous ne sommes pas là, répète à foison le romancier devant une Tête de femme vue de dos par Alfred Stevens ou Devant la glace d’Edouard Manet. Cette beauté-là reste intouchable. Comme seul fut comblé le regard de Narcisse penché sur le plan d’eau dans lequel il découvrit l’objet de son amour, elle me (vous) demande : “Seriez-vous un voyeur ?” »


