L’oniromaque, pour mettre fin aux guerres par le rêve
Un roman de Jacques Boireau qui fait surgir Dino Buzzati, Carlos Saura, Yannis Ritsos et même Céline sur fond de guerres européennes.
L’action se passe en Europe. Du côté de la Grèce et de la Macédoine. A Monastir exactement. C’est l’ancien nom de l’actuelle ville de Bitola, en République de Macédoine. Quand cela se passe-t-il ? Mystère. Le nom est ancien, mais les personnages réels convoqués dans cette fiction ont vécu au milieu du XXe siècle : Dino Buzzatti, Yannis Ritsos, Carlos Saura, écrivain, poète, cinéaste, italien, grec, espagnol. Le narrateur, Jordi, est mi-occitan mi-francien. Avec les autres, il a répondu à l’appel des Brigades internationales qui veulent combattre les militaires qui se sont emparés de la Grèce et rétablir la démocratie. Pensez à des événements historiques, évidemment, mais laissez-les dans le flou : l’époque est incertaine, la géographie politique est étrange. La Ligue Hanséatique s’est emparée de toute l’Europe, Francie comprise. Elle s’intéresse désormais au sud du continent.
Jordi et compagnie se retrouvent donc à Monastir. Ils croyaient combattre. Mais l’arme qu’on va leur demander d’utiliser est inédite. C’est le rêve. Des savants au service des Brigades ont mis au point une machine, l’oniromaque. Une machine à rêves. Qui peut les concrétiser et modifier la réalité. C’est l’espoir de regagner la liberté sans faire couler de sang.
Et chacun à son tour de pénétrer dans la machine et de rêver une autre réalité. Mais les choses ne se passent pas comme les scientifiques l’espéraient. Chaque rêveur emmène ses amis dans des endroits personnels. Ritsos à Monemvassia, la ville utopiste imaginée par Claude-Nicolas Ledoux ; le citoyen Marcel à Liège en pleine révolution ; l’alpiniste Tita Piaz dans les Dolomites ; Carlos Saura dans les Asturies ; Dino Buzzati au Fort Bastiani, préfiguration de celui du « Désert des tartares »… Mais, sur le terrain, rien ne se passe vraiment. Les zeppelins de la Ligue hanséatique apparaissent, lâchant des bombes qui sèment la mort. Les rêveurs attendent. Jordi fait venir sa femme et sa maîtresse à Monastir. Comme si rien ne permettait au rêve de changer la réalité, comme si le temps s’était figé, comme si rien ne pouvait vraiment se passer…
Avec Jacques Boireau, on se trouve un peu dans ce « Désert des tartares », de Buzzatti. Dans cette attente insupportable, longue et vaine, d’un événement. Tout se cliche comme sur les plaques photographiques que Jordi utilise, sans mouvement, sans vie réelle. Tout est devenu biaisé, irréel. Et même les carnets que Jordi déniche sous son matelas, dans la vie ou dans les rêves, ne sont que des faux semblant, malgré le langue célinienne qu’un de ces carnets recèle.
Et cette fossilisation des événements est à la fois la force et la faiblesse de ce roman de Jacques Boireau, décédé en 2011, à 65 ans, et dont plusieurs romans inédits attendent encore d’être publiés. La force réside dans le style, les mots au service d’un scénario fort original et bien mené, dans cette idée d’inviter des artistes célèbres à partager les premiers rôles du roman. La faiblesse est dans la fin : elle ne mène nulle part, elle ne peut même pas nous laisser entrevoir une espérance de liberté, un filet d’eau pure dans le lac putride de l’histoire, un espace bleu entre les nuages noirs qui s’amoncèlent. Mais, sans doute, est-ce notre appétit de connaître le fin mot de l’histoire qui nous frustre ici. L’oniromaque, en fin de compte, ne sert apparemment à rien. Et ce roman n’a pour objet que de montrer les dérisoires gesticulations des hommes, même les meilleurs.
Jacques Boireau, « Oniromaque », Armada, 250 p., 14 euros


