Thierry Smits : l’adieu aux larmes
De la noirceur asphyxiante à un paysage dégagé qui ouvre sur de nouvelles solidarités, Thierry Smits présente aux Halles de Schaerbeek une nouvelle pièce très dansée.
Entretien
Alors qu’il vient de prendre ses quartiers aux Halles de Schaerbeek pour les ultimes répétitions de Clear Tears - Troubled Waters, le chorégraphe Thierry Smits évoque cette création qui part de la crise actuelle pour réinventer de nouvelles solidarités.
Quel a été le point de départ de cette création ?
AprèsTo the ones I love,créé pour les vingt ans de la compagnie, je voulais refaire une autre pièce très dansée. J’avais comme une frustration dansTo the ones…, de ne pas pouvoir pousser plus loin le travail chorégraphique. Notamment de passer plus de temps en studio avec une équipe soudée. Cela donne plus de tranquillité et de possibilité d’essayer des choses.
Pour cela, il vous fallait une nouvelle équipe. Dans « To the ones I love », il s’agissait de danseurs choisis aux quatre coins du monde pour ce seul spectacle…
Tout à fait. Au départ de 450 CV reçu, nous avons fait des auditions puis sélectionné 18 danseurs pour un workshop de deux semaines à l’issue duquel nous avons choisi les sept interprètes. Je voulais créer une vraie bande, un groupe. J’avais un peu perdu ça dans mes deux derniers projets.
Un processus exigeant…
Oui, d’autant que je voulais des danseurs jeunes pour travailler sur la longueur. Aujourd’hui, il y a une tendance un peu « mercenaire » chez les jeunes danseurs.
Pour quelles raisons ?
La création, c’est trois ou quatre mois d’emploi garanti plus la tournée de départ. Ce qui vient après est plus aléatoire et beaucoup ne veulent plus prendre de risque. Nous voulions repenser les choses : créer un ensemble en faisant en sorte que les interprètes engrangent le plus de contrats possibles sur une période de 2 ans et demi.
Vous vouliez aussi aborder des choses que vous n’aviez jamais faites. Un exemple ?
La première partie du spectacle intègre un travail sur le souffle. On n’entend pas simplement la respiration des danseurs mais celle-ci est utilisée comme un élément important du spectacle.
La troisième partie, elle, est très dansée. Ces nouveaux jeunes danseurs apportent une fraîcheur de mouvement car, là comme ailleurs, les choses changent. On ne danse plus aujourd’hui comme il y a dix ans. Cette fraîcheur, mélangée à ce que je leur proposais, a donné naissance à une chorégraphie très élaborée dans laquelle on reprend notamment divers motifs sous des formes différentes. C’est très agréable à « lire » pour le public qui reconnaît le vocabulaire utilisé de différentes manières.
Très dansée, la pièce évoque néanmoins notre monde en crise et sa possible reconstruction…
C’est parti d’un article dansLe Mondequi expliquait qu’on parlait beaucoup de la crise financière mais que celle-ci était aussi morale, sociale, écologique… En gros, nous devons changer d’attitude. Or cette crise provoque d’abord un sentiment de nostalgie chez beaucoup de gens :« C’était mieux avant. »Or on sait que la nostalgie peut mener à quelque chose d’assez réactionnaire. Je voulais partir de cette nostalgie puis proposer autre chose.
Pourquoi ce besoin de partir de la nostalgie ?
Parce que cela me permettait de partager les larmes. Il y a peu d’endroit pour cela aujourd’hui. C’est la première partie du spectacle avec le travail sur la respiration où l’on voit des gens qui suffoquent, sont littéralement asphyxiés. Dans la deuxième partie, ils plongent dans le rêve. On passe de la noirceur à un intermède onirique où les danseurs transforment leur espace pour, à la fin, l’ouvrir totalement. Dès lors, on passe à une danse à la fois plus libre et plus élaborée où peuvent se créer de nouvelles solidarités.
Outre les danseurs, les trois musiciens sont aussi présents en permanence…
Oui, et cela donne une dimension supplémentaire. D’abord il y a le fait qu’avec Steven Brown et Blaine Reininger, le duo de Tuxedo Moon, on trouve un élément nostalgique des années 80. Mais en y ajoutant Maxime Bodson, on crée autre chose. Bizarrement on va du rock à ce qui est quasiment du classique contemporain. Et puis en mettant de très jeunes danseurs avec des musiciens confirmés, on crée une solidarité intergénérationnelle. Et là, on revient au propos du spectacle.
Du 8 au 16 janvier, aux Halles de Schaerbeek, www. halles.be, 02-218.21.07.



