« King Lear 2.0 » ou Shakespeare sans frontières

Catherine Makereel
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Jean-Marie Piemme sera partout cette saison : on reprend son Serpent à Sornettes aux Martyrs, on prépare son Feu la Belgique de Monsieur au Parc et on déploie son King Lear 2.0 aux Tanneurs. Ce dernier accomplit un véritable marathon linguistique puisque Piemme est parti du célèbre dramaturge anglais pour écrire une pièce en français, d’abord jouée en néerlandais à Courtrai en septembre par l’actrice hollandaise Berdine Nusselder et aujourd’hui proposée en version française par la même actrice, aux Tanneurs à Bruxelles, le tout mis en scène par Raven Rüell. Un bel exemple de culture transcommunautaire à l’heure où d’autres préfèrent cloisonner les esprits.

La preuve aussi que théâtres flamand et francophone ne sont pas forcément hermétiques. « C’est vrai qu’on associe souvent le théâtre francophone à un théâtre plus classique, plus parlé, et le théâtre flamand à un univers plus brut et physique mais, à l’Insas, où j’ai étudié, on nous a toujours poussés à faire notre propre théâtre, à ne pas chercher à correspondre à quelque chose qui existe déjà, affirme la comédienne Berdine Nusselder. Avec Piemme à l’écriture et Raven Ruëll à la mise en scène, je trouve que c’est un mélange parfait. L’écriture de Jean-Marie Piemme est vivante, directe, ludique et stimulante, et laisse une totale liberté à la mise en scène. »

Une musique singulière

Dans King Lear 2.0, l’auteur imagine que la fille du bouffon de Lear, partie réussir sa carrière de chanteuse à l’étranger, revient dans son pays natal, abandonné à la guerre civile, en quête de son père disparu. Un père qu’elle a quitté à l’âge de 16 ans, ne supportant plus l’humiliation inhérente à sa fonction de bouffon. Cette histoire, Piemme l’a justement écrite pour Berdine Nusselder, elle qui a aussi quitté son pays, la Hollande, à l’âge de 16 ans.

« Lorsque j’écris, nous sommes plusieurs, analyse l’auteur. L’acteur est présent. Je l’imagine et je me dis : telle phrase, tel acteur pourrait la prononcer avec le relief et la légèreté que je souhaite. Donc, on la pousse plus loin, on la cisèle, on la travaille, on la retouche. L’acteur convoqué peut être un acteur réel. Ceux avec qui on a travaillé, ceux qu’on aime et qui vous ont laissé une musique singulière dans la tête. Mes textes ainsi écrits sont comme des commandes que je me suis passées à moi-même par leur intermédiaire, sans qu’ils en sachent rien avant que le tout ne soit écrit. »

En l’occurrence, Piemme a écrit pour une de ses anciennes étudiantes, puisque Berdine Nusselder le côtoya comme élève à l’Insas. Séduit par ses travaux, il a eu envie d’imaginer un monologue pour elle. C’est aussi à l’Insas qu’il a mené son exploration de Shakespeare, d’abord en demandant à ses étudiants d’écrire un texte à partir de Hamlet. Il ne s’agissait pas de réaliser une adaptation, mais de tirer des éléments dramaturgiques (un incident, une situation, une phrase) et d’en réaliser un travail d’écriture. Il a ensuite poursuivi l’expérience et écrit cinq récits sur le monde d’aujourd’hui, conçus à partir de grandes figures shakespeariennes. Parmi ceux-ci, on trouve le texte de King Lear 2.0 sous le titre Et hop, la pommade ! Et hop, le sirop !

On découvrira aux Tanneurs la vision qu’en a tissé Raven Ruëll, l’un des plus talentueux metteurs en scène du moment – on se souvient notamment de son formidable Ba(a)l. Si la comédienne hollandaise joue aujourd’hui en français, rien ne change dans le résultat, mis à part peut-être le placement de la voix : « J’ai une voix plus grave en néerlandais, et je parle un peu plus haut en français, mais sinon, c’est la même pièce. »

Du 15 au 26 janvier aux Tanneurs, Bruxelles.

Osez la rencontre !