Pour un cabinet d’amateur…

Jean Vouet
Mis en ligne

Sur les 182 lots offerts, seuls 115 changèrent de mains, ce qui ne représente que 63 % du catalogue. Autrement dit, un peu plus d’un lot sur trois est resté invendu. Le marché est en effet très cruel pour ce qui n’est plus à la mode et seuls les objets un peu plus importants trouvent preneur, à l’instar du meilleur prix de la session, une Vierge à l’Enfant en bronze d’environ 38 centimètres de haut. Mais pas n’importe laquelle, puisqu’elle est attribuée à Antonio Susini, un sculpteur italien qui l’aurait réalisée aux alentours de 1610-1620. Estimée entre 400.000 et 600.000 livres sterling, elle a été acquise contre 481.250 livres par un marchand anglais, qui l’exposera peut-être à la TEFAF de Maastricht en mars prochain, avec un prix majoré et une attribution éventuellement revue… Antonio Susini était en effet l’assistant du célèbre Giambologna, sculpteur à la cour des Médicis. Si l’artiste, qui prit son indépendance au tout début du XVIIe siècle, continuera à reproduire les modèles de son maître, il est également connu pour avoir eu sa propre production. C’est par comparaison avec celle-ci que cette Vierge lui a été attribuée.

XVIIe siècle également

Etonnamment, car la vente incluait de nombreuses pièces du siècle suivant, les deux résultats qui suivent à son palmarès datent du même siècle. Il s’agit d’une pièce d’orfèvrerie, tout aussi religieuse que la sculpture attribuée à Susini, puisque la sculpture d’ivoire qu’enserre une monstrance de vermeil haute de plus d’un mètre, représente la Sainte Trinité, elle-même mesurant un peu plus de 25 centimètres. L’estimation de 60.000 à 100.000 livres a été respectée puisqu’un marchand européen l’acquit contre 91.250 livres. Cette pièce étonnante est en réalité le fruit d’un échange entre deux cultures, l’une européenne, l’autre sud-américaine. En effet, si l’ivoire fut sculpté dans ce qui est aujourd’hui le sud de l’Allemagne, sans doute Munich, peut-être même un peu avant 1600, l’objet en vermeil qui le contient est une création caractéristique de l’orfèvrerie « mexicaine » du premier quart du XVIIe siècle, « et après » comme le souligne prudemment la notice du catalogue. Quant au troisième résultat le plus remarquable, il n’en est guère éloigné : 85.250 livres (sur la base d’une estimation de 70.000 à 100.000 livres) pour un panneau en marqueterie « Boulle » attribué aux Anversois Michiel Verbiest et Peter De Loose. Ce panneau en écaille de tortue, qui mesure 123 par 81 centimètres, incorpore donc des incrustations de laiton,

cuivre, étain et nacre, pour créer un décor de rinceaux, fleurs et autres oiseaux. Du grand art décoratif qui a séduit, cette fois, un collectionneur privé.

The European Connoisseur

Tel était le titre un peu racoleur de cette vente. Devant le désintérêt ambiant pour les objets d’art des siècles précédant le XXe siècle, les maisons de ventes ne savent plus quoi inventer pour mettre en épingle des objets jadis collectionnés pour leur beauté ou leur rareté. Il n’y avait dans cette vente aucun objet médiocre, même si tous les lots n’étaient pas non plus des chefs-d’œuvre. Mais tout le monde ne peut s’offrir des pièces de musée… Pour quelques milliers de livres, les amateurs pouvaient acquérir ce qui aurait coûté sans doute plus du triple à leurs parents ! Le marché n’est plus aux objets de curiosité, aux pièces que l’on conserve dans une vitrine ou un cabinet. Tant mieux pour ceux que cela continue à intéresser, car ils peuvent se faire plaisir à moindre prix !

Osez la rencontre !