Et si la presse faisait fausse route ?

CAROLINE STEVAN/LE TEMPS
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A l’occasion du 21e numéro de la revue «XXI», ses fondateurs publient un manifeste «pour un journalisme utile» et différent, à l’ère de l’information numérique. Propos à contre-courant qui ramènent le journal à ses fondamentaux.

Cinq ans déjà que Patrick de Saint-Exupéry et Laurent Beccaria ont lancé un ovni dans la presse francophone. Une revue aussi épaisse qu’un livre, garnie de reportages au long cours, d’articles originaux noircissant des pages et des pages dans un style extrêmement soigné, de récits en bandes dessinées et de portfolios en majesté. Un « mook », contraction de magazine et de book, vendu en librairie et sans publicité. Le trimestriel XXI fête son 21e numéro. Depuis sa naissance et dans son sillage, d’autres sont apparus : Feuilleton, France Culture Papiers ou 6 Mois, dédié à la photographie et pensé par le même duo.

Au sommaire de cette édition anniversaire qui paraît le 10 janvier, l’histoire de Dewey Bozella, vingt-six ans derrière les barreaux américains pour un meurtre qu’il n’a pas commis, ou celle de Mohamed Chelali, qui sauva Jacques Chirac du tir d’un déséquilibré le 14 juillet 2002. Un étonnant portfolio sur les centaines de bénévoles que compte la petite ville picarde de Clermont-de-l’Oise. Une enquête sur des vols spéciaux entre le Monténégro et l’Arménie ou un reportage en Amazonie. Et puis un manifeste de 20 pages, claironnant qu’« Un autre journalisme est possible ». Le succès confirmé de XXI depuis 2008 en était une parfaite illustration, le texte étaie le propos. Entretien avec Patrick de Saint-Exupéry, cosignataire et rédacteur en chef de la revue.

Vous débutez votre manifeste par une question : « Et s’ils avaient tort ? » évoquant la conversion numérique ou les applications multimédias lancées par les journaux. C’est vertigineux ; la quasi-totalité de la profession serait donc en train de se fourvoyer ?

Patrick de Saint-Exupéry : Nous avons le sentiment que tout le monde s’est précipité dans cette logique sans s’être posé certaines questions. Nous voulons ouvrir le champ de la réflexion sur la base de notre expérience, briser les tabous que sont les questions du numérique et de la publicité. Revenir à une interrogation sur ce qui est le cœur de notre métier.

La presse a testé une succession de modèles numériques, gratuits, puis payants, ou un peu des deux. Y a-t-il, selon vous, une vérité ?

– La première est qu’il faut sortir du faux débat opposant le papier et l’écran. Cet antagonisme en noir et blanc est ahurissant. La seule question qui vaille est comment faire du journalisme, quel que soit le support. Diverses solutions ont été apportées au fur et à mesure dans l’univers numérique. Il y a d’abord eu la construction d’une promesse : celle de la gratuité. Mais le gratuit ne l’est jamais. Un internaute a trouvé cette formule très juste : « Lorsque c’est gratuit, le produit, c’est vous. » Puis d’autres solutions techniques et toujours miracles ont été avancées. On nous promet toujours la réponse pour demain mais nous sommes entrés depuis dix ans dans l’ère numérique. Il nous faut revenir à la valeur de l’information, au fondement.

C’est-à-dire au financement par le lecteur plutôt que par la publicité ?

– Oui. C’est le lecteur qui a la clé ; le journaliste n’est que passeur. Le lecteur a été dévalué car transformé en consommateur d’information. De sujet, il est devenu objet.

Ce modèle peut fonctionner pour un lectorat qui a les moyens de payer les journaux. Mais le reste de la population doit-il être condamné à lire la presse « gratuite », de moindre qualité ?

Nous ne faisons pas d’étude de lectorat mais nous découvrons nos lecteurs au fil des courriers et des rencontres et je peux vous assurer que beaucoup vivent avec très peu de moyens. XXI coûte 15,50 euros, mais chaque trois mois. 15 euros, ce sont deux paquets de cigarettes. On en revient à la valeur d’échange. Qu’est-ce qu’on achète ? Pourquoi quelqu’un est-il prêt à dépenser un sou pour un journal ? Parce qu’un jour, il va se dire « Là, ils ont été bons » et le lendemain « Ah, c’est mauvais ». Parce qu’il accorde de la valeur à ce qu’il lit. Les gratuits, eux, finissent par terre dans le métro.

Vous notez dans le manifeste que la mutation numéri q ue est un gouffre. Est-il impossible de financer le Web par la publicité ?

C’est la course au Graal. Rue89 a toujours explosé ses objectifs d’audience mais n’a jamais été rentable. Tout part de cette promesse de gratuité irréalisable. Pour retrouver sur Internet la publicité qui quitte le papier, les journaux ont investi dans le Web et corseté leurs journalistes. On déshabille Pierre pour habiller Paul. Mais la publicité n’a pas la même valeur sur Internet.

Le rôle des journalistes est-il réduit à celui de filtre dans la masse d’informations ?

Techniquement, oui. J’ai quitté Le Figaro, où j’étais grand reporter, il y a six ans, lorsque le vocabulaire a changé. Le titre est devenu la marque, le lecteur un consommateur d’information, le journal un produit. Il ne manquait que le dernier terme : le technicien de l’information pour le journaliste. On y vient aujourd’hui. On rentre dans une marge où l’on peut s’interroger sur l’essence de notre métier.

Le journalisme actuel vous semble-t-il déconnecté du terrain ?

Le reportage disparaît. Prenons le service étranger de l’un des trois grands quotidiens nationaux français, ses frais de reportage pour trois mois, soit 80 numéros, sont équivalent aux nôtres pour un numéro contenant douze récits. Nous sommes à égalité avec les paquebots historiques ! Or, le reportage est le cœur de la légitimité de l’exercice journalistique. Le journaliste doit être de plain-pied avec le lecteur, il doit être ses yeux, sa tête, ses bras sur le terrain. L’évolution des techniques a hissé le journaliste au-dessus des lecteurs. Le travail de desk, de synthèse remplace trop souvent le reste.

Le reportage est au centre de votre stratégie. Oui, comme toutes les décisions prises à la base et qui nous engagent encore aujourd’hui. La prise de distance ; nous travaillons sur la vague et non l’écume. La profondeur ; nous rentrons dans l’histoire des gens pour la raconter, nous donnons de l’espace au récit car tout tient dans les détails. La cohérence du projet et du statut des auteurs ; c’est important de savoir qui écrit. Nous nous adressons aux lecteurs et sommes donc distribués en librairies. Nous n’avons pas de publicité car aucune rubrique de type consommation, mode… ne l’appelle dans notre revue.

Vos réactions

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16. Nadaillac de Rouge dit le 12/01/2013, 11:00

Sans publicité, le prix payé par le lecteur serait beaucoup trop cher,d'où une information réservée sur le seul critère pécuniaire. Ceci pour n'importe quel support papier ou internet

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15. comi dit le 11/01/2013, 16:22

Réflexions itelligentes qui seront sans doute vue comme ringardes par certains... et pourtant. On ajoutera aussi combien l internet induit comme seule vertu cardinale l urgence, avec les risques qu elle implique, et au mépris de l'analyse. Il induit aussi l interactivité dans l anonymat, qui donne un public large et stimule par là les joutes populistes les plus irrespectueuses. Voir http://www.huffingtonpost.fr/2013/01/11/le-tweet-de-jean-francois_n_2454439.html?utm_hp_ref=france

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14. Herr Roland dit le 09/01/2013, 22:50

Réflexions intelligentes. Je préfère payer pour une presse de qualité que de recevoir gratuitement un prêt-à-penser et lire la voix de son maitre.

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13. Mon canard dit le 09/01/2013, 20:23

Il n'y avait pas si longtemps que ca les journalistes avaient quand même "un esprit critique" et "des commentaires pertinents et judicieux" mais c était "il n y a pas si longtemps que ca"...

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12. Mon canard dit le 09/01/2013, 20:23

Il n'y avait pas si longtemps que ca les journalistes avaient quand même "un esprit critique" et "des commentaires pertinents et judicieux" mais c était "il n y a pas si longtemps que ca"...

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