Marguerite Duras s’était livrée sans provocation

Pierre Maury
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La journaliste Leopoldina Pallotta della Torre a rencontré durant deux ans l’auteur de « L’amant », pour faire le tour de sa vie et de son œuvre. C’est « La passion suspendue ».

  • <p>Marguerite Duras. Photo : EPA</p>

    Marguerite Duras. Photo : EPA

Marguerite Duras a accordé de nombreux entretiens, et René de Ceccaty, qui traduit ceux-ci de l’italien, cite une dizaine d’ouvrages parus en français de 1974 à 2012, auxquels s’ajoutent, en note, trois pages de renvois vers des interviews parues dans la presse, remontant pour les plus anciennes à 1956. Nous n’étions pas en manque de cette singulière « parole Duras » par laquelle elle se livrait avec un peu de provocation, de plus en plus au fil du temps, en menant la conversation à sa guise, avec des ruptures de ton et des évitements quand elle ne désirait pas répondre à une question.

Pourquoi donc exhumer les entretiens de Leopoldina Pallotta della Torre, presque introuvables dans la langue de la journaliste depuis que la maison d’édition où ils étaient parus avait fait faillite ? René de Ceccaty s’en explique : « Le fait que Leopoldina Pallotta della Torre soit italienne, sa détermination même, son insistance, l’ordre de ses thématiques et sa pensée très structurée empêchaient une certaine complaisance et les dérobades que l’on note dans la plupart des entretiens publiés jusqu’ici. » Il dit aussi : « Il n’y avait pas, en français, d’entreprise analogue à la conversation avec Leopoldina Pallotta della Torre, ayant pour but de suivre exhaustivement la vie et la carrière de l’écrivain dans un unique livre parlé. Leopoldina Pallotta della Torre avait, en effet, pour modèle explicite le livre d’entretiens de Marguerite Yourcenar avec Matthieu Galey, Les Yeux ouverts (Le Centurion, 1980). »

Le traducteur a raison. La cohérence de l’entreprise est exceptionnelle. Un seul regret : au moment des rencontres, de 1987 à 1989, l’écrivaine travaillait au scénario de L’amant avec Jean-Jacques Annaud. Projet, on le sait, qu’elle abandonnera pour réécrire son livre sous un nouveau titre, L’amant de la Chine du Nord (lire ci-dessous). Il restait encore quelques ouvrages à venir, dont le dernier cité, sur lesquels on aurait aimé lire un prolongement des entretiens. Mais il est trop tard pour refaire l’histoire.

Biographie, écriture et cinéma

Une des caractéristiques principales du livre est d’aborder les multiples aspects de la vie et l’œuvre de Marguerite Duras. Les détails biographiques sont précis, l’écriture et le cinéma ne se font pas d’ombre.

A propos de cinéma, nous ne résistons pas à citer un passage où Marguerite Duras décrit sa relation avec Gérard Depardieu pendant le tournage du Camion (1977) : « Avec Depardieu, je me suis entendue tout de suite. Avant de commencer, je lui ai simplement dit : “Laisse-toi aller au son des paroles que tu prononces, sans te préoccuper du sens des phrases. La musique des mots, le ton que tu emploieras suffiront à rompre le statisme du film.” Le Camion est un film difficile, et pourtant il n’y a jamais eu un instant d’ennui, de souffrance. Depardieu et l’équipe étaient enthousiastes. » Il faut croire que l’œuvre avait marqué l’acteur à une époque où il ne pensait pas faire de sa propre vie son chef-d’œuvre ambigu, puisqu’il a plus tard racheté les bobines du film.

Mais le cinéma n’a jamais eu pour le public l’importance qu’ont eue les romans – et les pièces de théâtre, et certains articles dont il est question aussi dans ce livre. Notamment un des plus retentissants et des plus contestés, celui qu’elle avait consacré en 1985, dans Libération, à l’affaire Villemin : Sublime, forcément sublime, Christine V.

Comment Marguerite Duras analyse, après coup, l’évolution de son écriture, est un moment fort dans un ouvrage qui en compte beaucoup. Ses premiers livres, elle ne les reconnaît pas. Ce sont « des livres trop pleins, où tout, trop est dit. Rien n’est laissé à l’imagination du lecteur ». Puis l’écriture se modifie (même si elle dit aussi le contraire, elle n’en était pas à une contradiction près), les trous de la narration deviennent visibles et elle atteint ce qu’elle appelle un style « physique » : « C’est le son de la parole qui a changé, par rapport à ce qu’il était avant : comme quelque chose qui aurait acquis une sorte d’involontaire simplicité. » Vaniteuse, Marguerite Duras l’était – comme le sont beaucoup d’écrivains persuadés de la valeur de leur création. Elle était aussi touchante qu’exaspérante. Les deux aspects sont là, parfaitement restitués.

Entretiens La passion suspendue. Entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre MARGUERITE DURAS tr. de l’italien et annoté par R. de Ceccaty Seuil 187 p., 17 euros

Osez la rencontre !