Les sortilèges de Michel de Ghelderode réveillent l’abbaye de Rouge-Cloître
Rêveur souvent moqué ou boudé dans son propre plat pays, Michel de Ghelderode reçoit un hommage farce au Rouge-Cloître.
Prodigieux conteur, dramaturge légendaire, Michel de Ghelderode est l’un des rares auteurs belges à avoir stupéfait Paris et secoué le monde par ses textes. La critique les pensait injouables, mais le public leur a réservé un triomphe populaire. De Ghelderode était un voleur d’étoiles capable de jeter une épopée sur le papier en quelques semaines. Ce farceur crépusculaire a écrit le chef-d’œuvre de La Balade du Grand Macabre en deux mois à peine !
Le tragédien avait la plume exaltée et ubuesque. Il voyait dans le théâtre un moyen de changer l’homme. Chez de Ghelderode, l’individu prime toujours sur la religion, l’armée, la politique, la science ou la justice. La liberté est encore et toujours le moteur de son écriture. Sa plume crucifie les intégristes et les dictateurs de tous poils, c’est ce qui la rend universelle.
L’homme toujours au cœur du monde
L’exposition du Centre d’art de Rouge-Cloître lui rend un hommage magique à travers des photos et des affiches de spectacle, des manuscrits, des dessins, des décors… La première partie est consacrée à l’artiste. Ses objets fétiches sont rassemblés dans une vitrine : la plume qu’il trempait dans l’encre violette, la machine à écrire sur laquelle sa femme retapait ses textes, le masque du diable qu’il avait en lui et une pipe de vieux maître, de laquelle il laissait échapper les secrets de son grand art.
A l’exemple d’une « Flagellation » d’Armand Jamar, les tableaux que Michel de Ghelderode affectionnait dans sa maison de Schaerbeek sont aussi accrochés au Rouge-Cloître. Des lettres de Jean-Jacques Gaillard, enluminées d’oreilles, de mains, de corps féminins complètent cette entrée en matière tonitruante.
Après l’homme, c’est le plongeon dans la passion du théâtre. L’Escurial électrise la bêtise humaine avec sa tirade sur le maître et l’esclave, inexorablement liés l’un à l’autre, enchaînés comme les deux singes de La Folie des hommes, le tableau de Bruegel.
Des photos de Barabas rappellent que l’œuvre de Michel de Ghelderode fut la première à ressusciter les ruines d’une autre abbaye, celle de Villers-la-Ville. Avec Le Sommeil de la Raison, le visiteur entre dans la réflexion sur l’homme. L’esprit est confronté au rire grinçant du personnage du garçon mécanique, dont la marionnette de fer-blanc est comme un clin d’œil déjanté au robot du savant fou d’Hergé dans Le Manitoba ne répond plus, une aventure oubliée de Jo et Zette.
Un peu plus loin, c’est à une véritable épopée pour marionnettes que l’on assiste dans Le Siège d’Ostende, une pièce écrite pour éblouir le peintre James Ensor et réputée impossible à monter. Gérard Vivane a réussi la gageure, en l’an 2000, de faire vivre cette armée de poupées en s’appropriant leurs têtes en quatorze tableaux et quatorze voix ! Impossible de tout raconter ici de ces farces ténébreuses, mais oyez encore que Philippe Geluck a joué sans son Chat dans L’Ecole des Bouffons et que la photo de cette performance expressionniste figure aussi dans l’exposition.
La troisième et dernière partie de La Passion Ghelderode est consacrée aux contes. Vous y trouverez dans l’hilarité, les remèdes du maître contre le vide, le néant et la solitude qui guettent le monde moderne. Au bout de cette mise en scène sobre comme une baraque à frites, le rêve burlesque de l’auteur fait flamber l’imagination après avoir bu tout notre sang et mâché nos cœurs tendres.





