Un duel à coups de mots qui tuent
Metteur en scène, Stanislas Nordey est aussi un formidable comédien. Il est l’un des deux interprètes d’un texte saignant de Pascal Rambert. Une scène de rupture incroyablement juste et douloureuse.
Entretien
Acteur et metteur en scène, Stanislas Nordey, né en 1966 à Paris, est le fils de la comédienne Véronique Nordey et du cinéaste Jean-Pierre Mocky. Il est surtout l’un des personnages les plus marquants du théâtre français actuel. Marivaux, Koltès, Pasolini, Guibert comptent parmi les auteurs qu’il a le plus montés ainsi que Falk Richter plus récemment.
Mais c’est en tant qu’acteur qu’il arrive à Bruxelles, interprétant l’un des deux personnages de Clôture de l’amour de Pascal Rambert. Un huis clos où deux amants se déchirent avant la rupture définitive. Ce duel féroce et bouleversant a connu un énorme succès lors de sa création au Festival d’Avignon en 2011.
Ce spectacle, a priori très dur, a connu un engouement incroyable à Avignon…
Ce qui était particulier c’est qu’au départ, le projet était très peu suivi par les coproducteurs. Personne n’en voulait. Donc ce succès était assez surprenant. Après, on a compris ce qui s’était passé : un spectacle avec un engagement très fort des deux acteurs, un texte qui évoque beaucoup de choses chez tous les spectateurs… Ce qui était troublant c’était l’écart entre le manque total d’intérêt avant la création et, ensuite, l’avalanche de propositions. Alors bien sûr ça fait plaisir même si, sur le plateau, on a toujours aussi peur soir après soir.
Pascal Rambert a écrit le texte en pensant à Audrey Bonnet et à vous pour jouer ce couple. Au point d’utiliser vos vrais prénoms. Cela complique-t-il les choses ?
Nous avons des réponses différentes à ce sujet. Audrey répond que, pour elle, ça change énormément. Que c’est extrêmement troublant. Moi, je trouve que ça ne change rien car quel que soit le texte que j’ai à prendre en charge, je le ramène toujours fortement à moi. Le texte devient mon texte.
Parvenez-vous à oublier vos habitudes de metteur en scène lorsque vous êtes acteur ?
Pour moi, l’immense plaisir quand je suis acteur, c’est d’essayer de comprendre l’univers du metteur en scène. Souvent, je suis le plus docile des acteurs car mon plaisir c’est d’être emmené sur d’autres territoires. La seule chose que je garde, c’est d’essayer de continuer à faire des propositions car un metteur en scène a besoin de dialogue avec ses acteurs. Et ici, Pascal a écrit le texte pour nous, nos débits, nos corps d’acteur. Ensuite, dans le processus de répétition, il y avait de sa part une demande qu’on construise la base du spectacle, Audrey et moi, et que lui intervienne par petites touches sur nos propositions.
Aucune action ne vient parasiter le débit des paroles. Et pourtant, on est fasciné par les deux personnages…
Au début des répétitions, Pascal nous disait :« C’est un spectacle de danse. Vos corps doivent être des corps de danseurs. »C’était une indication assez précieuse. Bien sûr, nous ne dansons pas. Mais il demandait que nos corps soient très dessinés dans l’espace. A part ça, son projet initial c’est le fait que les mots font mal, construisent un paysage, un univers. Donc, il était très important pour lui qu’il n’y ait quasi rien sur le plateau. A un moment, on a évoqué l’analogie avec le western. C’est comme le duel à la fin avec les deux personnages face à face, tout le monde qui se cache et les deux pistolets qui vont cracher. Sauf qu’ici, les armes sont les mots. Pour Pascal, c’était ça.
Votre personnage est particulièrement dur. Comment parvient-on à se glisser dans sa peau ?
Ce qui m’a aidé c’est que Pascal a réussi à mettre aussi de l’humour. Les personnages sont tragiques et ridicules par moments. Mais la partition de l’homme est la plus agressive. Au début je me suis dit :« Oh la la ! Sale personnage quand même. »Après, j’ai vu que Pascal y avait mis beaucoup de lui-même. Donc il fallait le défendre tout en laissant apparentes ses bassesses, ses petitesses. S’il frappe aussi fort, c’est qu’il aime encore cette femme. Le seul moyen de la quitter, c’est de franchir un point de non-retour.
Comment sort-on d’un spectacle pareil ?
Un texte comme ça est très difficile physiquement et moralement. En même temps, c’est un délice : il y a tellement de choses, de viande à mâcher.
Après, il y a une minorité d’acteurs un peu barrés qui confondent leur vie et leur personnage. Avec Audrey, on ne confond rien du tout. Sur ce spectacle où on se déchire, on est copains comme cochons en coulisses. Un de mes moments préférés, ce sont les saluts où on se prend par la main. Le public peut voir notre complicité après l’horreur qu’on vient de déverser…
Les 25 et 26 janvier à Bozar


