La séduction vénéneuse de Charlotte Beaudry
Deux ans après le Wiels, l’artiste présente une toute nouvelle série aussi séductrice que vénéneuse. Définitivement inclassable.
Le grand public avait découvert Charlotte Beaudry lors d’une vaste rétrospective au Wiels en 2011. Après plusieurs autres haltes en Belgique et à l’étranger, la revoici avec une exposition entièrement constituée d’œuvres récentes à l’Espace 251 Nord à Liège.
Dans ce nouvel ensemble, il ne reste (apparemment) rien des œuvres précédentes : jeunes filles fougueuses coincées dans le cadre, sacs de femme démesurément agrandis, slips à la fois froids et suggestifs… Autant de sujets traités comme des questionnements sur la couleur, la forme et surtout la force de la peinture. Loin de se contenter de prolonger ces séries ayant connu le succès, la jeune femme pousse encore plus loin cette recherche en abordant d’autres sujets, tout aussi réalistes mais de plus en plus ambigus.
C’est le cas de ces doigts bien roses qui grouillent sur fond noir et surprennent le spectateur. « J’ai rempli la toile, en observant simplement mes propres doigts, explique l’artiste. Je ne savais pas où j’allais. Les réactions des gens sont très diverses face à ce travail. Certains sont amusés, d’autres effrayés ou dégoûtés. Au premier abord, on se demande ce que c’est : des choses roses, un peu molles. En même temps, il y a quelque chose de féminin. »
Charlotte Beaudry emplit la toile de doigts solitaires, tendus, pliés, semblant faire un signe dans l’espace. Extraits de tout contexte. Mais elle joue aussi avec la masse que forment ceux-ci, créant des ensembles étranges, tantôt amusants, tantôt inquiétants.
Au rez-de-chaussée de l’Espace 251 Nord, on découvre ainsi une Dionée, fleur carnivore tropicale. En très grand format, elle devient à la fois séduisante et inquiétante, avec un côté indéniablement sexuel. Dans la salle voisine, un tout petit tableau aligne de faux ongles de toutes les couleurs. « Dans mon atelier, je travaille toujours une toile en réponse à une autre. Les ongles reprennent un peu la charte de couleurs de la Dionée. » Ils font aussi partie de la panoplie de maquillage féminin. Et s’alignent comme la panoplie d’armes d’un tableau plus ancien.
« Toute l’exposition tourne autour de la préparation de la femme, ce rituel qui précède… le sacrifice », s’amuse la jeune femme. Une robe blanche de mariée surgit sur un fond vert éclatant. Contraste entre un symbole de calme et de sécurité et sa présentation un peu décalée, violente. Même chose dans les sous-sols où l’artiste a su jouer magistralement avec les colonnes, les recoins, pour nous surprendre avec les différences d’échelles et de sujets. On reste fasciné par un collier de perles en très grand format baignant dans les tons de blancs ou par ce diadème surmontant un visage effacé à grands coups de pinceaux.
De petites fleurs sur fond noir, presque fanées, rythment le parcours tandis que de grandes toiles sont accrochées au mur sans châssis. Longues chevelures sans corps ni visage, robe lignée qu’on devine habitée par un corps que l’on ne voit pas, bouches par dizaines sortant du néant. « J’aime bien qu’on puisse avoir plusieurs interprétations différentes, souligne l’artiste. Je n’aime pas trop raconter une histoire. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt l’absence, aller voir derrière. »
Un travail fascinant dont la séduction première interroge le sacrifice à venir sans pour autant se résigner au rôle de victime. Car, à l’image de la Dionée, séductrice et sans pitié, ces ongles sagement alignés pourraient bien, dans la seconde qui suit, passer sauvagement à l’attaque.
Jusqu’au 2 mars à l’Espace 251 Nord, rue Vivegnis 251, Liège, www.e2n.be.


