Oser le théâtre francophone
C’est à Namur, au Théâtre Royal, que Tom Lanoye a présenté en ce début d’année son deuxième roman traduit en français « Les Boîtes en carton » (Kartonnendozen). Incroyable pays où l’on met… 22 ans pour traduire un roman culte de l’autre côté de la frontière linguistique.
Lanoye, star en Flandre et aux Pays Pas, commence à être connu en Belgique francophone. Mais avec une passion croissante, tant pour son théâtre, ses romans, que pour sa personne qui, en lecture, fait un tabac..
J’en ai fait l’expérience à Namur. Des délicieuses pages sur la masturbation, aux évocations de « Mussolini », alias Anton Van Wilderode, son professeur de littérature néerlandaise: le public namurois en redemandait. Comme le Théâtre National à Bruxelles (qui présente Missie, Spraakeloos op de Planken, TG Stan, Cassiers, etc ;.) , ou le Théâtre de la Place (où Ivo Van Hove a présenté en première ses pièces de Bergman), le Théâtre de Namur s’est mis non seulement à l’heure Lanoye mais aussi du théâtre flamand. Patrick Colpé, son directeur, furieux de ne pas avoir eu le texte de « Mama Medea » pour le monter en avant première sur sa scène, veut désormais construire une relation de longue durée avec Lanoye. Il reviendra fin août comme invité de Benoît Poelvoorde, l’acteur de « C’est arrivé près de chez vous », et premier curateur d’un nouveau festival littéraire dans sa ville natale. « Missie » vient d’être programmé dans la capitale wallonne et « Sprakeloos » le sera incessamment, dans le cadre de la tournée des villes wallonnes que Lanoye va entamer cette année après sa prestation bilingue bruxelloise.
Ce théâtre de Namur est l’un des signes de cette francophonie qui bouge, qui ose, qui s’émancipe et croit en elle même, notamment par rapport à la tradition culturelle française. Lorsque j’étais adolescente, ce magnifique théâtre à l’italienne - un bijou-, n’avait rien à voir avec ce qu’il est devenu aujourd’hui. Un peu décati, vieillot, nous y passions quelques après midis à nous y ennuyer à la vision de classiques en costumes. La véritable attraction de ces après midi culturelles, était soit la partie de whist dans les loges du théâtre, soit la rencontre avec les écoles de garçons, à une époque où la mixité n’existait pas. Patrick Colpé lui-même, raconte que lors des mêmes matinées classiques, il se levait au milieu de la représentation, et hurlait « Mais qu’est c’est emmerdant !», avant de se faire sortir.
Aujourd’hui, son théâtre magnifiquement rénové, fait se déplacer – et c’est une prouesse!- les Bruxellois qui courent y voir la « Trilogie de Sophocle » de Wouajdi Mouawad (Incendies), avec le chanteur Bertrand Cantat, ou les prestations du petit fils Chaplin. « Je vais voir les productions à Gand, Turnhout, au KVS, explique Colpé. Je n’ai pas un regard de communauté à communauté. Je ne fais pas du « flamand », parce que notre pays irait mal. Mais la scène flamande a une esthétique qui n’était pas toujours présente chez nous ». « N’était pas », car les choses ont changé, et formidablement. Comme le dit Colpé, les compagnies, les metteurs en scènes, les acteurs francophones arrivent à se détacher du texte et à développer à leur tour une esthétique contemporaine.
Des noms ? Anne-Cécile Vandalem, Fabrice Murgia, Le Raoul Collectif. Qui aujourd’hui remplissent les salles francophones mais font aussi un carton hors de nos frontières. En Flandre ? « Je regrette, ajoute Colpé, que les programmateurs du Nord n’aient pas la curiosité de venir les voir pour les montrer au public flamand ». Dommage, non ? Voici deux musts, créés il y a quelques mois, mais sans cesse repris. Le premier est « Le signal du promeneur » du Raoul Collectif (actuellement au Théâtre National à Bruxelles). L’autre est « Kiss and Cry ». Filmée par Jaco Van Dormael (Toto le héros), “dansée” par Michèle Anne De Mey (souvent partenaire et complice d’ATDK), écrite par Thomas Gunzig, cette pièce raconte les amours de Gisèle, dans un décor fait de petits trains électriques et de playmobils, sur la base unique d’un ballet de doigts. Courez-y. C’est émouvant, drôle, ingénieux. Depuis un an, cette pièce remplit et bouleverse les salles, va partir à Paris, New York, au Japon. Elle va passer par Bruges.








