Albert Camus, de la came pour les jeunes. A consommer sans modération

William Bourton
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Il y a cent ans naissait Albert Camus, l’un des auteurs majeurs du XXe siècle.  Parle-t-il encore aux jeunes d’aujourd’hui ?  Réponse avec « L’Étranger », pièce participative qui fait monter sur scène des classes de rhéto pour y soutenir leur plaidoirie.

Si tous les profs de français avaient l’inspiration de Benoît Verhaert, les librairies écouleraient sans doute plus d’exemplaires de L’Étranger de Camus que de Vampire Diaries.

 

« Vous l’avez lu ? », balance le comédien en préambule à une animation dans une classe de l’Institut Saint-Stanislas à Etterbeek. Un faible grognement endormi indique qu’une poignée s’est acquittée de la besogne. Quel contraste avec les applaudissements, à la fin de l’heure, quand Benoît Verhaert leur donne rendez-vous, quelques semaines plus tard, pour le voir jouer cet ambigu L’Étrangeret monter eux-mêmes sur scène pour défendre une plaidoirie rédigée avec toute la classe.

 

C’est qu’il sait y faire le bohème Verhaert. Les filles du premier rang boivent ses paroles. Notre artiste partage, avec feu et simplicité, ce qui fut son premier grand choc littéraire : « Je vous souhaite d’avoir un jour une telle rencontre avec un livre, un film. Que ça vous ébranle et change votre vie ! » Il leur parle de la première fois qu’il a joué L’Étranger au Conservatoire, de sa passion pour son métier, pour cet art vivant qui vous met en danger, chaque soir, devant un public différent. Mais surtout, il s’enflamme pour Camus, écrivain, journaliste et philosophe qui vivait à 200 %, qui s’est engagé sur les questions de l’indépendance de l’Algérie ou de la peine de mort. L’air de ne pas y toucher, il donne aussi des clés sur L’Étranger, ce Meursault dont on sait peu de chose mis à part qu’il n’a pas pleuré à la mort de sa mère. Cet homme qui tuera un Arabe et sera condamné à mort, non pas pour son meurtre mais à cause de son étrangeté. Lui qui se sent étranger à son propre procès où l’on parle plus de sa façon de vivre que de son crime.

 

« Le seul rôle véritable de l’homme né dans un monde absurde est de vivre, d’avoir conscience de sa vie, de sa révolte, de sa liberté », a écrit Faulkner pour résumer la pensée de Camus. Et Verhaert d’interroger les élèves sur l’idée de conscience, de liberté, de responsabilité, de bien et de mal, de ce qui différencie l’homme de l’animal. Ces pistes philosophiques, le comédien veut que les élèves s’y frottent de tout leur être.

 

C’est pourquoi il a imaginé le concept suivant : en classe et avec leur professeur, les élèves répondront à ces deux questions : « Vous sentez-vous étranger à Meursault ? Pourriez-vous l’admettre dans votre cercle d’amis, votre sphère familiale ? » Après avoir débattu, la classe résumera ses discussions dans un court plaidoyer. Le jour de la représentation, à l’issue de la pièce (jouée par Benoît Verhaert, Lormelle Merdrignac et Stéphane Pirard), un délégué de chaque classe viendra défendre ce plaidoyer sur scène. « C’est comme un jeu de rôle. » Après avoir entendu tous les plaidoyers, c’est toute la salle de théâtre qui votera à main levée.

 

« Avec sa confrontation entre la liberté individuelle et la responsabilité collective, L’Étranger parle particulièrement aux jeunes. À 18 ans, on s’interroge : comment être à la fois soi-même et un citoyen qui se fond dans le monde ? »

 

Du 4 au 12 février au Petit Varia, Bruxelles. Infos www.varia.be. À voir également, selon le même principe, à Arlon, Ath, Athus, Beauraing, Leuze-en-Hainaut, Tournai, Thuin, Verviers, Welkenraedt.

 

 

 

« Coupable, Monsieur Meursault, vous êtes coupable d’étrangeté »

Des classes sont associées à la prestation de Benoît Verhaert. Après avoir répondu à ces deux questions – « Vous sentez-vous étranger à Meursault ? Pourriez-vous l’admettre dans votre cercle d’amis, votre sphère familiale ? » –, le délégué de chaque classe lira son plaidoyer sur scène, à l’issue du spectacle.

Voici un extrait de celui de Sian Mac Goris, coécrit avec Melissa Laurent, Camille Claessens et Harrison Saey, de Notre-Dame-des-Champs, à Uccle.

« Vous êtes coupable, Monsieur Meursault, coupable d’étrangeté. Mais la société ne fonctionne pas de cette manière. Vous me posez un cas de conscience : je vous sais coupable, mais je vous trouve toute une série de circonstances atténuantes. Monsieur Meursault, à moins que vous ne soyez atteint de troubles relationnels, vous n’êtes pas conforme à la société et ce qui m’ennuie, c’est que vous n’avez pas l’air de chercher à vous y intégrer. Vous ne ressentez pas le besoin d’avoir un contact avec ce qui vous entoure, l’humanité. Vous exprimez vos émotions différemment, elles qui restent guidées (…) par vos cinq sens. »

« Vous êtes resté un enfant, autant dans votre esprit que dans vos réactions. Cela me touche. Toutefois, vous êtes indifférent et insouciant face aux situations positives ou négatives de la vie. Pour nous, vous demeurez étranger. Votre vie semble remplie, mais l’est pourtant très peu. Vous avez vos habitudes, mais on vous connaît à peine : votre prénom, votre âge, votre profession, etc. »

« Vous semblez influençable, en raison notamment de votre insouciance. Votre comportement vous affecte certainement vous-même mais pire encore, il affecte votre entourage. Vous avez peut-être subi un refoulement psychologique dans votre enfance, une sorte de blocage ? Selon moi, vous restez sensible. Au début, vous aviez l’air de vous accepter et votre idylle avec Marie devait sûrement vous aider. Mais la chaleur vous oppresse, de même que les événements. Vous vous sentez coupable, n’est-ce pas ? »

« Vous vous rendez parfaitement compte que, socialement, ce qui vous empêche d’être conforme pourrait vous porter préjudice. On voit bien que vous dites la vérité, celle d’un enfant, une vérité puérile. On aimerait vous disculper, mais ce jugement n’est pas entièrement de mon ressort. Vous êtes fatigué, calme, passif, paresseux face à n’importe quelle situation. (…) Que le monde bouge autour de vous, peu vous importe. En fait, vous êtes étranger à la société parce que vous ne la comprenez pas, mais sachez, Monsieur Meursault, que la société vous comprend encore moins… »

Osez la rencontre !