Du wallon en français

Fêtes de Wallonie.
Fêtes de Wallonie. - D.R.

Qu’ont en commun les mots escarbille, houille, trusquin  ? Ils sont d’origine wallonne. Et les mots cauchemar, dépiauter, flaque  ? Ils sont d’origine picarde. Tous font aujourd’hui partie du français général. Les langues régionales de cette Wallonie en liesse à la mi-septembre ont bien contribué à l’enrichissement du parler de l’Île-de-France.

Les nombreux apports des provinces de l’Hexagone et des régions limitrophes de la France invitent à considérer le français, non comme « la langue de la République », mais comme une copropriété où les francophones fournissent, aujourd’hui comme hier, leur quote-part. Un français dont chaque francophone est responsable, tant du point de vue de sa vitalité que de sa qualité. Voilà pocwè on-z-èst fîr d’èsse Walon !

La Wallonie et ses langues

Les Fêtes de Wallonie battent leur plein dans les hauts lieux de nosse pètite patrêye. Ces réjouissances populaires ont gagné du galon par la grâce d’un décret du Conseil régional wallon datant de 1998, les associant à la fête officielle de la Région wallonne, célébrée chaque année le troisième dimanche du mois de septembre. Au passage, rappelons que le choix de cette date commémore la participation des valeureux Wallons à la Révolution belge de 1830, anticipant de quelques jours la fête de la Communauté française qui se tient, pour un motif similaire, le 27 septembre.

Les Wallos, comme les appellent affectueusement les habitués, sont l’occasion de franches guindailles arrosées au péquet. Mais il serait injuste que ces bibitives fassent oublier les multiples activités témoignant du dynamisme des quartiers et des associations folkloriques. Au risque d’utiliser une formule éculée, vivre les Wallos, c’est écouter battre le cœur d’une Wallonie plurielle qui, l’espace de quelques jours, témoigne sans entrave d’une fierté largement partagée : on-z-èst fîr d’èsse Walon !

Comme le suggèrent les deux extraits repris au Tchant dès Walons, hymne officiel de la Wallonie dû aux Liégeois Théophile Bovy (paroles) et Louis Hillier (musique), les Fêtes de Wallonie sont également une occasion privilégiée de renouer le contact avec des langues régionales naguère mises à l’écart au profit du français, mais qui ont pour elles une existence multiséculaire : on parle wallon, picard, gaumais (lorrain) et champenois en Wallonie depuis l’an mil. Et si ces langues sont aujourd’hui en net déclin – malgré un sursaut porté par l’actuel courant de sympathie dont elles font l’objet –, il suffit d’ouvrir l’œil et de tendre l’oreille pour en déceler des manifestations dans notre quotidien (folklore, toponymie, vie associative).

Cette chronique a évoqué à plusieurs reprises les interférences linguistiques entre le français de Belgique et ces langues régionales qui affleurent principalement dans son vocabulaire et sa prononciation. Je vous renvoie aux billets déjà consacrés, pour le lexique, aux belgicismes en général, avec une analyse plus détaillée des buses qu’infligent les buseurs aux busés, des carabistouilles qui conquièrent Paris, des cougnous ou cougnoles de la Noël, de la dringuelle du nouvel an, et de la tentation du racrapotage.

Pour la prononciation, vous vérifierez votre manière de dire des mots comme hamburger, poireau, et wallon sans oublier les surprenantes formes en XH.

La Wallonie et le français

Que des mots wallons ou picards se retrouvent dans le français de Belgique n’a rien d’inattendu. Mais certains d’entre eux franchissent-ils le « plafond de verre » pour intégrer le français de référence ? Précisons que nous ne parlons pas ici des belgicismes introduits récemment dans la nomenclature des dictionnaires usuels et marqués comme tels, à l’instar de bardaf, cacaille ou gosette. Il s’agit de formes non marquées et qui appartiennent donc au français général. La réponse est oui : le français « universel » compte des dizaines de formes originaires de la Wallonie, dont certaines vont peut-être vous surprendre.

L’apport principal du wallon au français général est lié au vocabulaire de la houille. L’extraction de ce combustible dès le Moyen-Âge dans l’actuelle Wallonie va permettre le développement d’une expertise qui sera appréciée internationalement. Les mots liés à l’art d’exploiter les mines de charbon, issus du wallon, connaîtront la même bonne fortune. C’est ainsi que les dictionnaires français, à des époques diverses, mais surtout au 19e siècle, accueilleront, entre autres, escarbille, faille, grisou (forme wallonne de grégeois), haver, herscher, rivelaine et… houille qui apparaît dès la deuxième édition (1718) du Dictionnaire de l’Académie, avec la définition : « sorte de charbon de terre, qu’on tire principalement dans le pays de Liége ».

Les emprunts au picard, géographiquement proche de l’Île-de-France, sont plus nombreux encore. Certains se repèrent aisément en raison de leurs caractéristiques phonétiques : cabaret (du picard camberete, variante de chambrette), caboche (variante de caboce), cloque (variante de cloche), flaque (variante de flache), pieu « lit » (variante de peau), etc. C’est aussi le cas pour un bon contingent de formes appartenant tant au picard qu’au normand, comme calumet(de la famille de chalumeau), cambrer(de la famille de chambre), campagne (de la famille de champagne), carnage (variante de charnage, de la famille de chair), quai (de la famille de chai), vergue (terme de marine, de la famille de verge). D’autres mots, par contre, laissent moins facilement deviner leur origine picarde (ou normande) : boulanger, crabe, halte, marcassin, pilotis, pouliche, savate, etc.

La Wallonie dans la francophonie

Chacun de ces mots possède une histoire qui lui est propre, mais nous en méconnaissons souvent une grande partie, notamment les circonstances qui transforment un vocable de diffusion initialement restreinte en un mot du français général. Comme le prouve le vocabulaire de la houille, les circonstances économiques peuvent jouer un rôle important dans la diffusion des formes nouvelles. C’est aussi le cas des grands mouvements sociaux et politiques. Mais parfois, il s’agit d’évènements historiques précis, comme l’illustre le mot rescapé, dont la propagation est liée à la catastrophe de Courrière (Pas-de-Calais) en 1906. Les mineurs ayant échappé à la terrible explosion qui a causé la mort de 1 099 personnes ont été identifiés par le vocable picard rescapé, correspondant à la forme réchappé.

Comme les apports d’autres régions limitrophes de la France ou des provinces de l’Hexagone, ainsi que ceux, plus récents, des territoires gagnés au français par l’expansion coloniale, les emprunts au picard et au wallon nous invitent à considérer le français comme un bien partagé. Cette « copropriété » se justifie d’autant plus en Wallonie que cette dernière a été parmi les premières régions d’expansion du parler de l’Île-de-France. Dès les 9e et 10e siècles, les premiers monuments littéraires en français (Séquence de sainte Eulalie, Sermon sur Jonas, Vie de saint Léger) témoignent, par leur forme linguistique, de leur ancrage en Picardie et en Wallonie. Dans le même ordre d’idées, le premier document administratif rédigé en français et daté est la charte-loi de Chièvres, dans le Hainaut, qui remonte à 1194.

« On parle français au Québec, à Rebecq […], à Gérompont-Petit-Rosières, à Sorinnes-la-Longue, à Tourinnes-la-Grosse, à Jandrain-Jandrenouille » écrivait Julos Beaucarne dans « Nous sommes 180 millions de francophones », sur l’album Front de libération des arbres fruitiers (1974). Vous comprenez peut-être mieux la finale de ce texte : « Nous sommes en tout cent quatre-vingts millions de francophones dans le monde, voilà pouqwè nos ston firs dyesse wallons  »…

 
 
 
 
 
 

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