La grande et fabuleuse histoire de Joël Pommerat

Catherine Makereel
Mis en ligne

Fidèle du Festival de Liège, Joël Pommerat revient avec sa Grande et Fabuleuse Histoire du commerce.

Le théâtre de Joël Pommerat Joël Pommerat n’est pas chaleureux. Il est même plutôt froid. Il ne respire pas la joie de vivre mais il remue, interroge, déroute. Acclamé en Belgique depuis Les MarchandsCet Enfant, ou encore Cendrillon plus récemment, l’auteur et metteur en scène français revient sur nos terres avec La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce, à l’affiche du Festival de Liège. Malgré ce titre, on se doute que cette nouvelle pièce de Pommerat n’est pas là pour glorifier notre époque productiviste et mercantile.

Dans Les Marchands déjà, l’artiste abordait la déshumanisation du monde du travail avec des personnages devenus les pantins de leur propre existence.

Dans la même veine, La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce dépeint la solitude de cinq représentants de commerce, la relation mercantile qui régit leur métier et déteint sur les rapports humains. Ces représentants de commerce, voyageant de ville en ville pour vendre le même produit, se retrouvent chaque soir dans leur hôtel. L’un d’entre eux, Franck, est novice dans la profession. Les quatre autres, vieux briscards sans vergogne de la vente à domicile, le forment aux astuces et petits mensonges pour entourlouper le chaland.

Dans la deuxième partie, Franck est devenu un cynique champion du commerce, peu sensible aux déboires de ses collègues. Comme il l’avait fait pour Cet Enfant, Joël Pommerat s’est inspiré de témoignages de véritables représentants de commerce pour tisser cette matière scénique, entre fiction et observation anthropologique. Il a puisé dans la réalité de ces forçats du capitalisme, payés à la commission, sous-prolétaires errants sur les routes et profitant de la naïveté de clients souvent plus mal lotis qu’eux pour refiler de la camelote inutile. Tout est sobre, presque trop neutre, dans cette mise en scène, depuis le décor archi passe-partout avec son modeste mobilier d’hôtel, jusqu’au jeu impassible de comédiens aux dialogues terre à terre, déversés d’une voix fatiguée mais projetée par un micro qui dépersonnalise encore leurs personnages.

Soyons clairs : le tableau que nous offre Pommerat de la nature humaine est à peu près aussi réjouissant qu’un ciel de novembre belge. Ces hommes, embarqués dans la même galère, ne cessent de comparer leur performance, jouent de mesquineries, tentent de se convaincre du bien fondé de leur métier et de leur produit, jouent les petits chefs avant de devenir la dernière roue du carrosse. Dans des hôtels anonymes, entre le lit et la télévision, la cravate leur serrant encore la gorge, ils racontent leur journée, harassante et répétitive. Le boulot est leur seul sujet de conversation, comme pour conjurer le vide de leur existence.

À ce jeu, les cinq comédiens (Éric Forterre, Ludovic Molière, Hervé Blanc, Jean-Claude Perrin et Patrick Bebi) sont parfaits d’indifférence, de cynisme, de résilience piteuse. Oscillant entre un théâtre hyperréaliste et une métaphore de la société marchande, la pièce met surtout en scène des êtres écrasés par la marche du monde, qui tentent de rester dans l’increvable course à la performance mais restent embourbés sur les bords du chemin. C’est noir, c’est austère, c’est déprimant, mais c’est aussi un constat salutaire de notre époque gouvernée par des valeurs illusoires.

Osez la rencontre !