Art et hystérie, chapitre deux

Danièle Gillemon
Mis en ligne

Des oeuvres surréalistes et d'art brut au Musée Rops de Namur passent au peigne fin l'éternel féminin. Mystère, poésie, érotisme.

Qu’est ce qui faisait courir Aloise Combaz, pensionnaire de la fameuse Compagnie de l'Artl Brut (en dehors de son amour absurde pour Guillaume II !) et la faisait ramener du fond d’elle-même ces grands dessins aux carmins impétueux, aux visages aveuglés de bleu ? Et Laure Pigeon dont les encres vastes et sinueuses sont si évocatrices de la dissolution des obsessions dans le tissu du temps ? Unica Zürn, aussi, extraordinaire compagne de Hans Bellmer, folle et clairvoyante, un paradoxe à l’origine de magnifiques dessins éclatés et délicatement pervers ?

Autour de ces figures au mystère inépuisé, stars involontaires d’un art brut qui, à terme, réfute tous les diagnostics, on n’en finit pas de s’agiter. N’est-il pas remarquable que le musée Rops de Namur et le musée du Docteur Guislain de Gand se soient donné le mot pour tenter de cerner cette « folie féminine » qui, dès la fin du XIXe siècle, suscite un intérêt aussi général qu’ambigu !

Ici comme là, l’heure est à l’examen des mille et une raisons qui font sortir les femmes de leurs gonds. Ce sont les arts visuels qui documentent le mieux, en les sublimant, ces états seconds, les font entrevoir comme une machination de survie plutôt que comme pathologie. En 2009, déjà, une exposition au Marta Museum de Herford alors dirigé par Jan Hoet brassait cette thématique, toutes catégories artistiques confondues.

Au Musée Rops, aujourd’hui, grâce aux talents réunis de Carine Fol, Xavier Canonne et Caroline Lamarche… on a fomenté un deuxième épisode et toute une animation autour. Les surréalistes d’aplomb avec l'art brut qu’ils voyaient vierge de pollution bourgeoise et culturelle se donnèrent les moyens de « perdre le contrôle » pour réaliser l’œuvre la plus adéquate poétiquement. Ecriture automatique, association d’idées, rêve, hypnose, paradis artificiels, intellectualité complexe ont nourri, du côté français et belge, ces images d’une autre vie, plus riche, plus intense, souvent dédiée à l’amour fou.

Ciblée, intelligente, inspirée…

Faisant grand cas de l'art asilaire, de la fameuse collection Prinzhorn et de certains faits divers violents propres à briser les enfermements, Breton et Aragon fêtèrent, en 1928, le cinquantenaire de l'hystérie. Ils voyaient un vrai langage dans cette capacité du corps de mettre en scène des mécanismes les plus retors de la séduction et de l’érotisme. De Breton ( Nadja) à Magritte et Mariën, d’Eluard à Man Ray et Dora Maar, de Bellmer à Rachel Baes, l’exposition cible leurs investigations sous l’iceberg. Dubuffet, pour sa part, fit plus que partager cette fascination pour une créativité scellée par la société puisqu’il fonda en 1945 la Compagnie de l'Art Brut qui siège toujours à Lausanne. A la lisière, Ubac, Baj, Armand Simon, surtout, dont les enchantent, mirent aussi leur grain de sel.

Des œuvres irréprochables, plus envoûtantes et raffinées que spectaculaires (dessins, gravures, photographies…) ponctuent le parcours. La Machine à rêver de Bryon Gysin fait un peu office de fanal suivie de la célèbre chemise de nuit fantôme (Hommage à Mack Sennett) de Magritte. Aloïse mais aussi Martha Grunenwaldt, Lucie Maquet avec une très belle aquarelle de 1914, Dubuffet et son imparable et griffu Corps de dame, Pierre Molinier et son inoubliable portrait de Breton, ses magnifiques érotiques, Bellmer et ses Jeux de la poupée, Unica Zürn, bien sûr, et les robes et corsages montage de la contemporaine Lisa Niederreiter constituent le meilleur de cette exposition très ciblée, intelligente et inspirée où les images se mêlent, provenant d‘une même source.

Loss of Control II, Musée Félicien Rops, 12 rue de Fumal, Namur, jusqu’au 5 mai. www.museerops.be et 081-77.67.55

Osez la rencontre !