Derek Van Arman, l’homme qui en savait trop

Philippe Manche

Sortie de « IL », phénoménale et haletante traque aux tueurs en série

  • <p>Le mémorial Lincoln, à Washington, est le théâtre d’un des dénouements de « IL », formidable roman noir qui sort pour la première fois en français. ©TIM SLOAN/AFP.</p>

    Le mémorial Lincoln, à Washington, est le théâtre d’un des dénouements de « IL », formidable roman noir qui sort pour la première fois en français. ©TIM SLOAN/AFP.

Avec Le dalhia noir (James Ellroy), Le poète (Michael Connelly) ou Le silence des agneaux (Thomas Harris), on pensait avoir fait le tour des incontournables de la littérature noire en matière de tueurs en série. Il faudra désormais compter avec IL (voir ci-contre) qui nous arrive 20 ans après sa sortie américaine et a valu à son auteur Derek Van Arman bien des soucis.

Derek Van Arman Goodwin (pour l’état civil) travaillait dans les années 80 au sein d’un département dépendant du ministère de la Justice américaine en lien étroit avec le Congrès et la Maison-Blanche. « J’avais un bureau dans une agence assez particulière de contre-espionnage, nous raconte l’auteur lors d’un entretien téléphonique exclusif. Je suis docteur en psychologie clinique, je travaillais avec des scientifiques et au quotidien avec le Vicap (Violent Criminals Apprehension Program), qui est devenu le “Vicat” dans mon livre. Lors de la sortie américaine, en 1992, je me suis créé pas mal d’ennemis. Certains ont eu les boules, se sont sentis trahis. Le Vicap aidait les agents sur le terrain avec une approche scientifique. »

Van Arman balance à travers son thriller, littéralement sidérant, le mode de fonctionnement de la chasse aux tueurs en série que l’auteur connaît très, très bien.

« Je suis convaincu que la science et la psychologique permettent d’anticiper et donc d’arrêter les tueurs en série », poursuit celui dont on ne connaît pas le visage ni le domicile.

« Ne le mentionnez pas, nous demande-t-il lorsqu’on lui dit que l’indicatif téléphonique qu’il nous a donné correspond à un Etat américain bien précis. Je dois faire attention à ce que je dis, j’ai un avocat et il se peut très bien que notre conversation soit sur écoute. » Comme pour faire écho, après une vingtaine de minutes de conversation, quelques clic-clic font leur apparition sur la ligne…

« Mon expérience au bureau consistait en du travail en laboratoire, mais aussi à mener des entretiens avec des détraqués sexuels et des tueurs en série. Je me suis servi de cette expérience pour nourrir mon livre. »

« Regardez Adam Lanza, l’auteur du massacre de Newton, poursuit-il. Je ne dis pas qu’on aurait pu anticiper cela, mais c’est le jeune typique qui a un comportement de rupture. Avec les tueurs en série, c’est autre chose. D’où viennent-ils ? Qu’est-ce qui les motive ? Comment les attraper ? Vous pouvez également employer l’intelligence artificielle pour cela, mais nous n’avons aucune chance parce que certaines institutions ne veulent pas y mettre les moyens avec des budgets ridicules par rapport à la Défense, par exemple. »

Van Arman, qui était à Téhéran lors de la chute du shah (« for my job », dit-il), a-t-il voulu tout faire exploser ? L’homme s’en défend, se focalisant sur les suspenses psychologiques qu’il adore par-dessus tout.

Son métabolisme particulier – « Trois jours et trois nuits sans sommeil, une nuit de 8 heures et ainsi de suite » – lui laisse des nuits blanches. Qu’il met à profit pour écrire. Sans la volonté de publier.

Sauf que cet admirateur de Steinbeck et de Spillane laisse traîner son manuscrit sur son bureau. Certains collègues sont verts. D’autres tellement enthousiastes qu’ils apposent des annotations sur les pages. « Un de mes collègues avait carrément réécrit trois ou quatre pages », se remémore en se gondolant Derek aujourd’hui. De fil en aiguille, Just Killing Time, en version originale, atterrit chez Simon & Schuster, l’éditeur américain, qui signe un chèque de plus de 900.000 dollars. Pour se débiner ensuite. Sabotage ?

« Je n’ai aucune preuve. Ce que je sais c’est qu’on a attribué une fausse citation à John Le Carré. Je vous explique. C’est un procédé commun dans l’édition de faire lire un livre avant publication à un autre de renom. Et on imprime la citation au dos du livre. Sauf que je ne connais pas John Le Carré. La citation a été inventée. Du coup, l’éditeur a fait marche arrière. »

On n’en saura pas plus. Sauf que l’intéressé est sensibilisé par l’éducation, qu’il débusque des artistes hip-hop émergents en se baladant sur la Toile et qu’il avait un projet d’adaptation de Just Killing Time avec feu Sidney Lumet, et écrit des scénarios pour Hollywood. Alors que sa vie est déjà un scénario en soi.

Thriller, IL, DEREK VAN ARMAN, Traduit de l’anglais, par J-F Hel Guedj, Sonatine, 767p.,

Osez la rencontre !