Des «comics» à Picasso, les délices du faux
Un large sourire, des yeux clairs qui pétillent, Roy Lichtenstein accueille les visiteurs comme s’il n’attendait qu’eux. « Donc, finalement, vous êtes arrivé » s’amuse-t-il lorsque nous le rencontrons dans son studio le 31 mai 1995.
Tandis que son assistant travaille sur des collages, il propose de visiter son atelier, s’inquiète de ce que l’on veut boire, invite à choisir le meilleur endroit pour réaliser l’interview. Un hôte parfait, s’exprimant d’une voix douce et calme… avec toujours ce petit sourire amusé de l’artiste qui ne se prend pas au sérieux.
Vous avez traité des thèmes très différents dans votre peinture. Qu’est-ce qui vous y amène à un moment plutôt qu’à un autre ?
J’ai effectivement traité des thèmes très différents, mais sans que cela soit vraiment planifié. Il s’agit toujours de choses dont j’ai envie de parler. Parfois j’ai l’idée longtemps avant, et cela peut me prendre plusieurs années pour la réaliser. Je laisse mûrir les choses. Parfois, c’est presque instantané. Il n’y a pas de règle. Mais, très souvent, une idée découle d’une autre. Si je travaille sur une esquisse pour une peinture, une partie de celle-ci deviendra peut-être une sculpture. Un objet m’inspirera une variation qui me mènera dans un autre domaine.
Aujourd’hui, vos oeuvres sont dans les plus grands musées, mais, au début du Pop Art, vous avez eu droit à de violentes critiques.
J’ai eu plusieurs expositions à New York avant le pop art. Elles ont été chroniquées « poliment », mais sans plus. Dès le début de la période Pop Art, par contre, il y a eu des réactions. Malgré certains articles violemment contre, il y a toujours eu beaucoup d’intérêt de la part de certains collectionneurs et même de quelques critiques. Même si beaucoup étaient résolument hostiles. Il y en avait même qui décriaient le fait qu’on écrive autant d’articles sur quelque chose qui en valait aussi peu la peine. Ce qui faisait toujours un article de plus…
L’engouement qui a suivi et qui perdure aujourd’hui vous a-t-il rassuré ?
Aujourd’hui, je suis évidemment heureux que tant de gens aiment mon travail. C’est très gratifiant. Mais je pense aussi qu’il faut toujours rester prudent face à tout cela. Certains engouements ne sont que le résultat d’une accumulation d’articles, et on ne sait pas très bien à l’arrivée sur quoi l’oeuvre elle-même est bâtie. Il faut être vigilant.
Vous ne semblez pas prendre votre succès très au sérieux, et, d’autre part, votre oeuvre contient toujours une part d’humour. Qu’est-ce que vous prenez au sérieux ?
Mon travail. Il y a toujours un côté humoristique dans celui-ci, mais je suis très sérieux dans sa réalisation. L’humour lui-même est une chose sérieuse, et mon désir d’unifier les éléments de mes créations, de les organiser, cela est fait très sérieusement.
Est-ce que vous doutez encore aujourd’hui à propos de votre travail ?
Laissez-moi réfléchir à la meilleure manière de répondre à cela… D’une certaine manière, j’agis comme si j’étais très sûr de moi. Mais on ne peut jamais vraiment connaître le niveau de son propre travail. À l’époque où les critiques étaient très négatives, j’ai continué à y croire, même si un jugement négatif est toujours dur à vivre. J’ai l’impression que tous les artistes, les plus fabuleux comme les plus nuls, se croient tous géniaux. Il faut donc essayer de relativiser les choses, de prendre un peu de distance et de réévaluer son travail régulièrement, comme on le fait dans le domaine scientifique par exemple.
Pour en revenir au départ du Pop Art, comment vous est venue l’idée de travailler à partir d’images populaires, quotidiennes ?
Dans toute l’histoire de l’art, il y a eu une succession d’images différentes. On a d’abord représenté les forces inconnues, les dieux. Puis on est passé aux puissants, aux rois et à leur entourage. Puis on s’est intéressé aux gens simples, puis aux paysages, aux objets avec les natures mortes. Finalement, on a eu l’abstraction. Le fait d’arriver à cette représentation de choses très quotidiennes était donc presque inévitable. Il n’y a pas eu de raison particulière, j’ai juste pensé à faire cela à un certain moment de mon parcours.
Mais quel a été le déclic ?
J’ai compris l’intérêt de cela en travaillant sur des oeuvres très différentes que je réalisais auparavant. Je travaillais notamment sur des formes très simples comme les silhouettes de Mickey et de Donald, restituées de manière abstraite. Puis, un jour, pour quelque raison, j’ai utilisé les points, les lignes, les hachures. C’est devenu à mon sens beaucoup plus intéressant. Cela ne faisait appel à aucun des éléments qu’on qualifiait d’artistiques. C’était très « plat », très clair. Je n’utilisais pas de changement de couleurs mais juste des coloris de base qui se juxtaposaient et mes choix pouvaient sembler répondre à une logique plus mathématique qu’esthétique. Mais j’ai pu faire quelque chose de tout cela. C’est ainsi que j’ai commencé dans ce style sans oublier l’influence d’artistes qui ont ouvert la voie comme Rauschenberg ou même Picasso qui utilisait déjà des choses très quotidiennes dans sa peinture cubiste.
Au départ, certains ont parlé de simples copies et se sont laissés piéger par votre travail, en n’y voyant que des reproductions mécaniques…
Cela m’amusait de jouer avec cela. Si on fait le portrait de quelqu’un, on copie son visage en deux dimensions. On le fait bien ou mal, c’est une autre question. Mais il s’agit toujours de créer une image de quelque chose. Mon travail ressemble à de la copie pure. Il y avait aussi un côté non-sens que tout le monde ne percevait pas nécessairement. Mais j’aimais l’idée que cela ressemble à de la copie et qu’on ne sache pas trop bien quoi en penser.
À côté des images de « comic books » ou de publicité, vous avez entamé toute une série inspirée par d’autres peintres. Était-ce une manière de mettre les choses au point par rapport à cette ambiguïté ?
J’ai très vite fait les Picasso, les Mondrian. Non pas pour montrer que je connaissais l’histoire de l’art et que les comics n’étaient pas ma seule culture mais parce que cette idée me semblait intéressante. C’était l’exact opposé du postulat précédent qui consistait à faire de l’art avec du non-art, des choses banales, quotidiennes : les comics, la publicité… Ici, il s’agissait de faire de l’art avec ce qui en était déjà. Ça disait : ceci est un faux, ceci est une copie. L’oeuvre le disait elle-même. En fait, je faisais ce qu’ont fait plein d’autres artistes avant moi en s’inspirant de l’oeuvre de leurs prédécesseurs.
Au début, j’ai travaillé sur des choses assez simples à « traduire » dans mon style : Picasso, Mondrian. Si je faisais une cathédrale, cela ressemblait à Monet, mais un Monet qui aurait été réalisé en usine.
Curieusement, vous n’êtes jamais vraiment remonté plus loin que les impressionnistes. Vous n’avez pas abordé les grands canons de l’art classique.
J’ai fait quelques pyramides. La forme triangulaire très simple m’intéressait. Dans la toile que vous voyez là, il y aussi quelques références à la Grèce antique. Ou dans cette sculpture qui fait appel à quelques grands principes classiques. Mais il est vrai que je n’ai pas souvent exploré les grands peintres du passé ou l’art ancien. Sincèrement, je ne vois pas bien ce que je peux faire à partir d’un Rembrandt ou d’un Van Eyck. Bien sûr, je pourrais en faire des sortes de cartoons, mais ce n’est pas très intéressant.
Par contre, j’ai abordé aussi le surréalisme. Mais là, c’était plus l’idée générale qui me plaisait que la référence à certaines oeuvres en particulier. Je me disais que je pouvais faire des choses « daliesques ».
Pensiez-vous que le Pop Art et votre travail en particulier prendrait une telle ampleur ?
Je ne savais pas du tout où ça me mènerait. Je pensais que c’était assez limité. Puis, après les premières oeuvres, j’ai fait des paysages. Les thèmes se sont suivis. Puis j’ai travaillé sur les « coups de pinceau » et j’ai été de plus en plus loin en mélangeant des images qui semblaient créées mécaniquement avec cette représentation entièrement fabriquée d’une technique picturale plus familière. Chaque nouvelle étape m’amène à de nouvelles recherches. À l’arrivée, cela semble très simple, très évident. Mais c’est toujours le résultat d’un très long processus.
Les « coups de pinceau », par exemple, m’ont demandé énormément de temps. Quand j’ai commencé cela au début des années soixante, ça ne fonctionnait pas du tout. Je voulais que cela ressemblât à un coup de pinceau, tout en étant clairement artificiel. J’ai donc fait de nombreuses recherches pour trouver les bons ingrédients me permettant d’arriver au résultat final.
Et dans ce domaine, comme dans toute votre oeuvre, on voit clairement qu’il s’agit d’un coup de pinceau… mais aussi que celui-ci est totalement fabriqué.
Regardez cette sculpture, par exemple. Au départ, il s’agissait d’une esquisse pour un intérieur. Puis, je l’ai réalisée en galvanisé et c’est devenu quelque chose qui passe pour du faux art africain. Pas de la copie, mais du faux. Vous savez, je crois que le « faux », le « truqué », est vraiment une chose extraordinaire.








