Pourquoi juger un psychotique?

Tülay Umay, sociologue
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Ce 19 février, a débuté le procès en assises de Kim De Gelder. Il porte essentiellement sur la responsabilité du prévenu. Il s'agit de déterminer s'il était psychotique au moment des faits.

Rappelons que, le 23 janvier 2009, l'accusé avait tué au couteau deux bébés et une puéricultrice dans une crèche à Termonde. Il avait également blessé dix autres enfants et deux autres puéricultrices. Il a aussi avoué avoir assassiné une septuagénaire à Vrasene. Kim a commis ses crimes le visage maquillé de blanc, les paupières et les cils outrancièrement colorés de noir. Il reproduisait ainsi le masque du « joker » dans le film The Dark Knight, le dernier Batman.

Ce procès s'inscrit dans une mutation juridique qui touche la plupart des pays occidentaux. Il s'agit non plus d'établir les faits et la culpabilité du prévenu, mais de se prononcer sur l'état mental de l'accusé. Rappelons que la procédure engagée à l'encontre de Breivik, le tueur d'Oslo, avait également pour objectif de se substituer à un rapport psychiatrique controversé. La France, grâce à la loi Dati du 25 février 2008 a offert aux familles de victimes des simulacres de procès, en obligeant les magistrats à se prononcer sur la culpabilité des criminels malades mentaux. Elle a ainsi institué une dissociation entre les termes de culpabilité et de responsabilité. Les deux questions ne sont pas articulées et existent de manière autonome. Il s'opère alors un renversement de la démarche judiciaire habituelle qui indique que la question de la culpabilité ne peut être posée que si l'individu est d'abord reconnu conscient de ses actes.

Tant pour la chambre des mises en accusation de Gand que pour la chambre du conseil de Termonde, Kim De Gelder était bien responsable. Cette dernière avait déclaré : "Kim De Gelder souffre d'un grave trouble de personnalité, mais selon les experts il feint par moments un trouble psychotique. Il savait ce qu'il était en train de faire et était en état de faire la distinction entre ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas."

Les deux tribunaux ont appuyé leur décision sur les conclusions d'une première expertise psychiatrique pour laquelle Kim aurait agi consciemment et de manière planifiée. Ils ont également accordé peu de crédit au fait qu'il présentait les symptômes d'une psychose déclenchée, qu'il entendait des voix lui ordonnant de tuer et qu'il imitait parfaitement son héros cinématographique, le « joker », en défiant par ses rires les enquêteurs chargés de l'interroger. Son état de prostration est aussi une réalité non intégrée dans les conclusions et a été interprété comme une volonté de ne pas collaborer avec les personnes qui l'interrogeaient.

Lorsqu'il a été arrêté, Kim s'échappait à vélo, le visage toujours grimé. Au contraire de ce que laisse supposer le rapport des experts, le masque grimé sur son visage n'était pas une ruse destiné à le dissimuler. Au contraire, il s'agit bien d'un prosopon, du masque de l'acteur qui porte la voix d'un personnage et qui ainsi l'incarne en lui donnant corps. En faisant parler les morts, les absents, les choses inertes ou inexistantes, le masque représente ce qui n'est pas présent. Ici, son pouvoir consiste à faire parler une chose personnifiée, le personnage du joker avec lequel Kim s'identifiait.

Les décisions judiciaires de porter le prévenu devant une cour d'assises sont en parfaite adéquation avec celle de la chambre des mises en accusation de Gand qui a aussi prononcé un non-lieu en faveur de l'ancien psychiatre du suspect. Les parents de Kim De Gelder avaient demandé le renvoi du psychiatre pour « abstention coupable », car ils estiment qu'il aurait pu éviter le drame en colloquant leur fils. Ils en avaient fait la demande deux ans avant le massacre. Le psychiatre n'avait pas considéré cette mesure nécessaire. Si l'on croise les deux jugements, il apparaît que le psychiatre contacté par les parents aurait eu raison de ne pas prendre des mesures psychiatriques, puisqu'il est maintenant certifié que le massacre aurait été réalisé, non par un psychotique, mais par une personne en grande partie consciente de ses actes.

La décision d'envoyer Kim De Gelder en assises rejette la contre-expertise psychiatrique présentée par la défense, dans laquelle le neuropsychiatre Karel Ringoet avait diagnostiqué que le prévenu souffrait d'une « psychose schizophrénique ». Il avait précisé que « le fondement de ses actes réside dans la démence. Il me racontait qu'il était guidé par des voix, sous la forme de chants antiques grecs. Elles lui donnaient l'ordre de tuer, pour protéger les gens du monde fâcheux. C'est ainsi qu'il voulait éliminer tous les habitants de la Galgstraat, à Vrasene, une rue habitée par le mal à ses yeux. Le carnage dans la crèche à Termonde, il l'explique de la même façon: sauver les bébés du monde mauvais. Il ne peut justifier ses faits atroces que par des hallucinations. Ce n'est pas pour rien que ses parents désiraient le faire interner..."Le scénario du massacre accompli dans la crèche à Termonde confirme l'analyse du neuropsychiatre Ringoet.

Demeure une question : pourquoi inscrire comme conscient un psychotique profond ? L'expertise, sur laquelle se fonde la décision judiciaire déclarant Kim de Gelder responsable de ses actes, possède la structure d'un oxymore : les experts-psychiatres décrivent un individu qui présente les signes d'une psychose extraordinaire, tout en déclarant que celui-ci savait ce qu'il était en train de faire. Le jugement de 2008 condamnant Geneviève L'Hermitte nous avait déjà signifié que le meurtre rituel de ses trois enfants par une mère aimante ne relevait plus de la maladie mentale. Les symptômes psychotiques ne sont plus désignés comme tels, mais présentés comme preuves d'un état conscient. Cette atteinte à la fonction du langage nous enferme à notre tour dans la psychose « ordinaire », celle régnant dans la société. Ce faisant s'opère une modification de ce qu'est la normalité.

La décision de juger Kim De Gelder est un miroir que nous tend le pouvoir judiciaire et les experts-psychiatres, non pas pour nous alerter contre le processus de désubjectivation que produit notre société, mais pour nous certifier qu'il s'agit là d'une réalité indépassable, nous suggérant ainsi qu'il ne peut y avoir d'autre mode d'être que psychotique.

Vos réactions

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1. L.GILLAIN dit le 25/02/2013, 14:34

Cette analyse de la potentiele démarche de la Ch des mises appelle malheureusement une CONCLUSION TERRIBLE: l'impossibilité du corps social à trancher la question de la responsabilité psy du "déviant onthologique" (et donc non seulement de sa culpabilité, mais aussi de la récidive possible ou de la guérison prévisible) nous ramène à la fameuse formule: "tuez les tous, D reconnaîtra les siens!" c'est à dire au point de départ de la question !

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