Hommage à Jérôme Savary, le metteur en scène polisson

Julian Sykes
Mis en ligne

Le fondateur du Grand Magic Circus, directeur du Théâtre national de Chaillot puis de l’Opéra-Comique est mort lundi soir des suites d’un cancer. Il avait 70 ans.

  • 
AFP - Jérôme Savary en 2005
    AFP - Jérôme Savary en 2005

Rencontrer Jérôme Savary, c’était côtoyer un boute-en-train. Son monde, c’était celui des gags salaces et des dessous affriolants. Il l’assumait avec une parfaite décontraction, sourire goguenard, chapeau melon et gros cigare aux lèvres sans se préoccuper une seule minute du qu’en-dira-t-on. « Je suis un vieil enfant », disait-il, sur un ton mêlé de candeur et de provocation. Son esthétique était un peu à l’avenant, avec des traits d’esprit parfois bien trouvés, parfois franchement appuyés.

Vulgaire, Savary ? «  Le mot vulgaire vient du mot vulgus, le peuple, disait-il. Pour moi, la vulgarité, c’est le chic pour d’autres. Dans certains pays, une belle femme, c’est un arrière-train imposant ; dans d’autres, elle doit être maigre comme une limande. Si la vulgarité, c’est le sexe, je serai vulgaire jusqu’à ma mort. » Et de s’emporter contre la xénophobie, l’intolérance. «  Le début de la vulgarité, c’est de dire que Savary est vulgaire… Parce que je n’appartiens à aucune famille.  »

Eternel adolescent

Le style Savary, modelé sur un tempo, pétri de gags, de numéros de cirque, reposait sur une recette inoxydable. Lui-même l’a résumée : «  C’est un mélange d’enfantillage et de mélancolie. L’autre secret, c’est la musique. J’ai toujours été un farouche opposant au play-back. C’est aussi ne pas chercher à être à la mode. Si on peut blaguer sur les fesses, l’amour reste sacré. » Il provoquait comme un éternel adolescent, n’hésitant pas à truffer les dialogues des opérettes d’Offenbach de formules bien à lui (avec des allusions à l’esprit helvète). Il adorait tout ce qui était au-dessous de la ceinture, surtout côté femmes, et l’on a vu plus d’une fesse à l’air dans ses spectacles.

Jérôme Savary était aussi un citoyen du monde. En 1942, à Buenos Aires, il naît de l’union improbable entre une Américaine milliardaire et un Normand, lequel a fondé une communauté « fumeuse, écologiste » dans un ranch. «  Là-bas, il n’y avait que des femmes. Au bout de deux ans, ma mère a compris que c’étaient les maîtresses passées, présentes et futures de mon père… » Divorce, assorti d’un marché : un dernier enfant. « Je devais m’appeler Noémie, je suis une petite fille ratée. » Antimilitariste, la mère de Jérôme refuse qu’il porte l’uniforme péroniste comme ses deux frères. Le bambin passe ses journées dans les hautes herbes, à jouer avec les animaux, à bricoler un Magic Circus imaginaire. Sa mère l’initie au jazz.

« Faire marrer les gens », une drogue

A l’âge de 6 ans, le voici catapulté en Auvergne. Toujours ce même art du récit qui frise le mythe. «  Les dimanches en hiver, j’alignais 25 kilomètres à ski dans la neige. Je faisais des feux, je suis tombé dans des rivières glacées : je me prenais pour Jack London. » L’adolescent sèche les cours, au point qu’à 13 ans, il part à Paris où, logé chez un pasteur protestant, il se frotte au solfège et à la musique chez l’inventeur des ondes Martenot. A 17 ans, ce seront les Arts déco. Le jeune homme déchante vite, apprend la trompette. Après un détour par New York et l’Argentine (service militaire), il revient à Paris. Là, il rencontre sa future première femme, qui le met en contact avec l’Argentin Victor Garcia. Appelé à participer aux décors d’Ubu roi, Savary brûlera les planches en remplaçant le rôle du roi Venceslas. «  Ce jour-là a été comme un tsunami pour moi. Quand vous faites marrer les gens, le plaisir est une drogue. »

Un art en voie de disparition

Mais il en faudra encore, du feu et de la passion, pour imposer le style Savary. Car le théâtre, dans les années 60, est pétri de codes. «  Je suis arrivé à un moment où le théâtre était colonisé par la littérature (Tchekhov, Anouilh, Sartre…). Moi, je fais partie des gens qui sont revenus à un théâtre « total ». La danse, les gags, la musique, les numéros de cirque, c’est ça, la sauce Savary. » En 1965, cet entrepreneur forme sa première compagnie, baptisée trois ans plus tard «  Le Grand Magic Circus et ses animaux tristes ». Actions dans la rue, spectacles bientôt reconnus par la presse : plus de 120 productions accompagnent une vie agitée qui culminera avec la nomination au Théâtre de Chaillot (1988-2000), et celle à l’Opéra-Comique (depuis 2000).

Ces dernières années, encore, Eric Vigié à l’Opéra de Lausanne et Tobias Richter au Grand Théâtre de Genève l’avaient invité pour des opérettes d’Offenbach (La Vie parisienne, La Belle Hélène sous la baguette de Christian Zacharias) et L’Etoile de Chabrier. A plus de 60 ans, il donnait encore plus de chair à ses récits, polissait son personnage, conscient qu’il léguait un art en voie de disparition.

Vos réactions

Voir toutes les réactions

2. ledroit20 dit le 06/03/2013, 10:43

Un grand a disparu... Tellement grand que personne ou quasiment personne ne connaît : voir le nombre de réactions... On préfère parler du foot...

Signaler un abus

Message constructif ?

oui 0 non 0
1. voicimonavis dit le 05/03/2013, 16:25

Voici encore un grand créateur qui disparaît. J'ai vu quelques-uns de ses spectacles : ce n'était pas vulgaire - c'était innnovant - intelligent - et amusant. Je pense que la Zinnekze parade s'inspire un peu de Jérome Savary - l'impertinence en moins

Signaler un abus

Message constructif ?

oui 5 non 4
Voir toutes les réactions »

Osez la rencontre !