Science et magie visuelle en front uni, à la Villa Empain

Daniele Gillemon
Mis en ligne

Trente-huit artistes contemporains pavoisent sur le thème des turbulences avec des moyens virtuels ou classiques. Etonnant!

L’art a toujours eu affaire avec la science même si cette complicité est trop rarement montrée. N’est-il pas, par excellence et par analogie, cette précipitation, ce bouillonnement, ces variations des flux et de l’ordre établi qui sont le propre de la turbulence en tant que phénomène physique ?

La Villa Empain, à la suite de l’Espace Culturel Vuitton à Paris, s’est emparée de cette belle thématique poético-scientifique en l’enrichissant d’une trentaine d’artistes internationaux, réalisant une exposition parfois magique, où l’image se dissout sans cesse sous les yeux du visiteur pour se reconstruire autrement.

Largo sensu, la turbulence désigne aussi bien un portrait de Bacon au visage floué qu’un Turner ciblé sur l’émulsion des nuages ou un collage-montage disloqué de Bury et nombre d’expériences optiques et cinétiques de Seuphor à Sotto, de Tinguely à Agam. En amont, Léonard de Vinci, à la suite des Anciens, si fasciné par le phénomène qu’il en conçut un univers où art et science fusionnaient étroitement, où le dessin, en s’inspirant des turbulences naturelles lui permit d’entrevoir un monde plus conforme aux visions modernes. Les conquêtes de l’art gothique et baroque, qui place le foyer de l’œuvre en dehors du cadre, les expériences photographiques d’Etienne-Jules Marey au XIXe siècle et bien d’autres explorations confirmèrent cet intérêt croissant pour les turbulences.

Ondulation, torsion…

Magnifique mot de la langue française, si adapté musicalement à sa fonction, la turbulence est tantôt signe de fécondité et de dynamisme, tantôt de chaos et d’accident, comme la vie elle-même. L’étymologie, turbulente elle aussi, désigne la cohue, l’agitation, le tourbillon, tout ce qui trouble, disloque, diffracte un cadre donné pour laisser transparaître de nouvelles séquences.

Le mérite de l’exposition consiste à cerner ce phénomène non comme une vaine fantaisie mais comme une modalité du devenir, à orchestrer dans les différents registres rythmiques – ondulation, flux, torsion, graphes, fumées – l’étonnante arborescence de l’art.

Différents moyens techniques sont mis en œuvre, du plus simple au plus sophistiqué. Les pièces les plus simples ne sont pas les moins belles. La sculpture en torsion de Delvoye qui piège l’anamorphose, le bel de Michel François, le mur graphique de Benchamma, les grands dessins-collages de Donato Piccolo dédiés aux nuées d’explosions et les gravures de Penone transcrivant la musique des arbres sont aussi efficaces, poétiquement parlant, que certaines installations plus complexes comme celle, par exemple, de Kurokawa.

L’installation maîtresse reste le vaste et étonnant « mobile » minimaliste du Vénézuélien Elias Crespin, traçant dans l’espace une lente et silencieuse chorégraphie de signes qui ne laisse rien voir de sa technologie lourde, seulement une perfection sereine, d’une absolue pureté. Et la grande sphère en verre de Petroc Sesti impossible à appréhender dans sa réalité physique tant le fluide et l’eau qui le baigne diffractent le décor environnant de la Villa.

Bien d’autres réalisations ludiques et magiques comme la projection de Miguel Chevalier et ses méandres psychédéliques ou l’envoûtante projection au sol des robes corolles des derviches tourneurs de Moataz Nasr signent une exposition spectacle dans le meilleur sens du terme.

Osez la rencontre !