Hôtel avec belle vue
Le long du canal de Bruxelles, sur la commune de Molenbeek, les anciennes brasseries Bellevue s’apprêtent à connaître une belle métamorphose. Un hôtel et une tour résidentielle passive seront inaugurés cette année. En attendant un resto-bar.
Il n’a que 49 ans – encore un jeune âge, convenons-en – mais on a l’impression qu’il a déjà vécu plusieurs vies. Sur le chantier des brasseries Bellevue, le long du canal à Molenbeek, Jean-Paul Pütz passe d’une pièce à une autre de ce qui sera, bientôt, un hôtel à bas prix. Il pleut des cordes mais il se joue des flaques. L’essentiel est de montrer une partie de ce que sera le projet de sa vie. Ses chaussures peuvent se remplir de boue, il n’en a cure.
Juriste de formation, c’est pourtant dans une banque qu’il commence à travailler. «Mais comme j’ai toujours voulu être indépendant, dit-il, j’ai très vite quitté le monde bancaire pour monter une boîte de production de films publicitaires.»
Après quoi il fondera «Vendôme», une société de visites virtuelles immobilières. «Internet balbutiait à peine, se souvient-il. Je l’ai revendue par la suite à la BBL pour créer une synergie entre la banque, les petites annonces et l’immobilier. Tout marchait très bien jusqu’à ce qu’ING entre dans la danse. Quand le nouveau groupe bancaire s’est recentré sur son cœur de métier, plusieurs sociétés, dont la mienne, ont été mises en vente…»
Nullement à bout d’idées ou de ressources, Jean-Paul Pütz se met alors à acheter et rénover des appartements. «J’ai toujours aimé l’urbanisme et l’architecture d’une ville, insiste-t-il pour justifier sa décision. Je pense que si on crée de la beauté, on obtient de la sécurité. Si, en revanche, on construit du laid, on aura le chaos.»
Même s’il a beaucoup d’humour, Jean-Paul Pütz n’est pas Louis de Funès. La folie des grandeurs, très peu pour lui. Il rachète, rénove et revend des petites promotions. Ce petit jeu se prolonge jusqu’en 2008, année où la plus grande crise financière de tous les temps commence à enfler. «Moi, je fonçais tête baissée mais j’ai été rattrapé par les banquiers qui m’ont demandé de rembourser mes crédits. Je ne pouvais plus car du jour au lendemain, plus rien ne se vendait!»
Et l’homme de plaisanter sur cette période plutôt noire de son existence, où ses nuits devinrent subitement beaucoup plus courtes que ses jours. «Le banquier, c’est exactement l’inverse du boucher, dit-il ainsi. Jamais il ne vous dira: Y en a un peu plus, je vous le mets! J’étais quasiment en faillite quand quelqu’un de chez Interbrew est venu me proposer Bellevue. Une chance incroyable!»
Les brasseries Bellevue, tout le monde connaît à Bruxelles. Vingt-deux mille mètres carrés où l’on brassait jadis la fameuse Kriek. «Christophe D’Ansembourg et Nicolas de Bellefroid, des amis extrêmement audacieux qui étaient associés dans une entreprise de lubrifiants industriels, m’ont permis de racheter en 2009 le site au prix du marché en apportant tout de même plus de 5 millions de fonds propres pour le développement des projets. Je me souviens qu’il y régnait une forte odeur de cerises et de camembert et il y avait des mouches partout! J’avais la confiance des acheteurs mais ni eux ni moi ne savions ce qu’on allait faire de ce site qui, de plus, risquait d’être classé. Soit dit en passant, s’il l’avait été, on aurait été mort! Mais vous savez, c’est Audiard qui disait: Heureux soient les fêlés car ils laissent passer la lumière…»
Un jour, Jean-Paul Pütz rencontre Jean-Michel André avec qui il a fait des études de droit lors d’une fête que ce dernier donnait au White Hotel.
«Ses actionnaires et les miens ont alors fusionné, expose notre homme. On a travaillé sur un concept d’hôtel branché avec deux bureaux d’architecture: A2M et Zoom Architectures. Je me souviens avoir même rencontré Philippe Starck et d’autres designers célèbres mais les prix s’envolaient! Un an plus tard, les actionnaires se sont séparés et les banquiers n’ont pas suivi…»
Via Jean Vandezande, patron de Knight Frank Belgique, les trois propriétaires rencontrent alors les représentants de Meininger, un groupe allemand qui a déjà construit douze hôtels en Europe en l’espace de dix ans. «Les fondateurs, un Juif, un Arabe et un Allemand, voulaient implanter un nouvel hôtel low cost à Bruxelles. Cette fois, le projet des anciennes brasseries Bellevue était sur les rails…»
L’hôtel sera basse-énergie. Il comprendra 150 chambres de 2 à 6 lits et pratiquera des tarifs très démocratiques. «On se situera entre 50 et 60 euros pour une chambre double, petitdéjeuner compris, affirme Jean-Paul Pütz tandis qu’il nous emmène dans le local où se déroulent les réunions de chantier. Ce sera le premier hôtel de Molenbeek et il ouvrira au mois de mai.»
Et parce qu’il fallait tout de même remplir les 22.000 mètres carrés du site, un autre élément du projet prévoit la construction de la première tour résidentielle passive de la capitale. Là aussi, c’est le bureau A2M de Sebastian Moreno qui en a dessiné les contours. Elle comprendra 14 appartements avec terrasse et parking. Le prix net de vente tourne autour des 2.500 euros du mètre carré, plus qu’abordable à Bruxelles. Elle sera livrée fin juin. «La tour connaît un véritable succès puisque nous avons déjà vendu 12 appartements, jubile Jean-Paul Pütz. Il ne reste que deux penthouses situés aux 7e et 8e étages. Ils proposent chacun une surface habitable de 170 m2 avec 50 m2 de terrasses.»
On s’éloigne mais on a oublié une question, fondamentale tout de même: la Kriek coulera-t-elle à flots lors de l’inauguration?



