« Lorsqu’on ne lutte pas, on ne peut pas gagner »
50 millions pour Charleroi Philippe Grignard a été syndicaliste chez Caterpillar pendant une trentaine d’années. Souvenirs à l’appui, il démonte l’argument selon lequel les derniers in- vestissements prémuniront forcément le site d’un démantèlement. Et rappelle un précédent en Écosse
Printemps 1987. Caterpillar a pris la décision de fermer son usine de Glasgow en Écosse. La nouvelle retentit à travers toute l’Europe. À Gosselies, les travailleurs de l’usine belge s’inquiètent du sort qui sera réservé à leurs collègues anglais. Des délégués syndicaux et des ouvriers émettent alors le désir de se rendre sur place. Parmi eux, il y a Philippe Grignard, pugnace syndicaliste FGTB, aujourd’hui prépensionné.
« À l’époque, nous avons pris contact avec les délégués de Glasgow, raconte-t-il. Nous sommes partis sans demander l’autorisation à personne. Là-bas, nous avons vu des travailleurs britanniques, de grands gaillards aux airs de pirates, complètement achevés. Leur site venait d’être modernisé à grands coups d’investissements. Le béton coulé n’était pas encore sec. Malgré tout, Caterpillar décidait de le fermer. »
Qui se souvient encore des conditions de fermeture de l’usine de Glasgow alors que la direction de Caterpillar Belgium, filiale de la maison mère américaine, s’apprête à sabrer dans l’emploi à Gosselies ? « Personne qui travaille encore dans les ateliers je pense, affirme Philippe Grignard. D’où ma volonté de faire remonter ce souvenir depuis que j’ai entendu jeudi dernier que les investissements consentis à Gosselies étaient la preuve que l’usine n’allait pas fermer. Cela ne prouve rien, hélas. »
À afficher comme marque de sa légitimité sur le dossier Caterpillar, Philippe Grignard a le cuir des vieux briscards : délégué syndical pendant plus de 30 ans, il a siégé très longtemps au sein du conseil d’entreprise comme porte-parole de la FGTB. Il y a vu défiler suffisamment de patrons belges et étrangers pour que s’impose dans son esprit une certitude : l’action qu’ils mènent à Gosselies n’a pas qu’une visée économique, elle a aussi une portée idéologique. Avec ce que cela suppose selon Philippe Grignard de confiance aveugle dans les principes de la rentabilité et de défiance à l’égard des syndicats. « Ils poursuivent une mission, affirme Philippe Grignard. Ils ne font pas de sentiments. Nicolas Polutnik, l’actuel administrateur délégué a beau être carolo. Il n’agira pas autrement. Il sera le même genre de mercenaire que ses prédécesseurs. »
Des syndicalistes en puissance
Autrefois, les deux hommes se sont côtoyés. Nicolas Polutnik était alors directeur des ressources humaines. Philippe Grignard s’en souvient notamment comme du cadre qui un jour avait refusé d’octroyer l’assurance hospitalisation à neuf travailleurs prépensionnés. « J’avais plaidé pour qu’ils puissent continuer à en bénéficier, affirme Philippe Grignard. Au fond, ils n’étaient que neuf. Mais il m’avait été répondu que pour le principe ce n’était pas possible… »
L’annonce de jeudi a bouleversé le personnel de Caterpillar. L’ancien délégué a sondé plusieurs de ses anciens collègues : la colère gronde dans les ateliers. « Le travail à la chaîne fait naître des syndicalistes en puissance, affirme Philippe Grignard. Pas des anarchistes ou des révolutionnaires. Mais des syndicalistes. Les gestes y sont répétitifs et chronométrés. Beaucoup ne gagnent leur place dans l’entreprise qu’au prix d’une période sous CDD durant laquelle ils ne peuvent pas être malades et acceptent des horaires sacrifiant parfois leur vie de famille. Arrivés au terme de celle-ci, ils pensaient avoir passé le plus dur. Et voilà qu’on leur annonce que leur emploi est menacé. »
Philippe Grignard leur conseille de se battre pour éviter le pire. Car, comme il aime à le dire, « lorsqu’on ne lutte pas, on ne peut pas gagner. »



Article intéressant. C'est vrai qu'il va falloir se battre pour sauver l'industrie.