Camp soviétique pour... sot cantique.Nouvelle Saint Barthélémy de la dissidence !
« Peuples, vous pouvez tout sacrifier sauf la liberté de penser ». FICHTE. Revendication de la liberté de penser, 1793, p. 79§3.
Symbole républicain par excellence, « La Liberté guidant le peuple » - tableau d’Eugène Delacroix - fascina Victor Hugo. Aux côtés de la « Liberté », représentée sous les traits d’une femme dévoilant ses atouts mammaires, on y voit un jeune frondeur, émergeant des « barricades ». Le réalisme et l’audace du tableau scandalisèrent la critique. Arrivé sur le trône, Louis-Philippe, l’acheta, dit-on, pour le tenir éloigné des regards de peur qu’il n’enflammât les esprits. De tout temps, grande fut la tentation de prévenir les désordres, quoiqu’il en coûte. Presque deux siècles plus tard, en plein concert, une autre fausse Madone (Madonna) enlevait son bustier pour y dévoiler neuf lettres tatouées : « PUSSY Riot ».
Ce peut être contre le capitalisme débridé, l’écologie de façade, la complaisance des puissants, l’impérialisme chinois. Tout qui veut protester contre ce qu’il estime injuste et veut polariser l’attention, en trouve les moyens. Du plus anodin au plus horrifiant. Ce sont des anonymous exhibant leur masque, des militants de Greenpeace déguisés en ours polaire, des barrages d’indignados, des tibétains qui s’immolent…
Les Pussy Riot. Qu’ont-elles fait ? Quelques mots suffisent à le rappeler.
« Poutine pragonie ». « Poutine va-t’en ». Tel est le refrain entonné en la Cathédrale Saint-Sauveur de Moscou. Accompagné de curieuses paroles : « La gay pride est envoyée en Sibérie, le chef du KGB conduit des protestataires à la prison, vierge marie devient féministe, merde du seigneur ! »
Voilà ce qu’elles ont choisi en guise de protestation : une forme d’art sur la qualité de laquelle chacun se fera sa « religion ». Cette vérité demeure pourtant. Aussi choquant soit-il, ce morceau de musique est une création à vocation artistique et politique. Or, « créer c’est résister » martèle Hessel, familier des lieux.
Rarement avons-nous vu un élan aussi fraternel, aussi solidaire dépassant toutes frontières - âges, pays, classes et croyances - en faveur de trois accusées.
Trois anges déchus prisonniers d’une bulle de verre. Teint blême, livide. Trois visages peinant à masquer les stigmates de leur calvaire carcéral, peinant à articuler leur vérité. Pas d’ave césar, pas d’ave maria. Pour tout mea culpa : « nous n’avons pas voulu offenser les croyants ».
Rien ne leur fut épargné. Tout les accabla. A l’issue du verdict, le couperet tomba. Confirmé pour Nadejda, Maria, en degré d’appel : deux ans d’emprisonnement ! Excusez du peu !
A l’annonce du verdict, pas une lueur de mépris, pas un cri de colère ou de rage. Elles rassemblèrent leur dernière énergie, s’armant d’un ultime sourire ironique contre cette peine ubuesque et quittèrent la salle d’audience pour un voyage en absurdie. Un mot de trop ! Deux ans d’existence de moins ! Telle fut la détestable équation!
Leurs demandes de remise en liberté furent toutes rejetées.
Nadejda Tolokonnikova, souffrant d’une pathologie préexistante aggravée par les heures de travail carcéral accumulées, a intégré un « hôpital pénitentiaire » voici quelques jours . La Cour Européenne des droits de l’homme, nous apprend-t-on tout récemment, est saisie d’une foultitude de violation ayant entaché l’issue mais également le déroulement et les conséquences pénales du procès .
Ce procès en entraîne évidemment un autre : celui d’un droit menacé, un droit pourtant gravé avec les larmes, les armes et le sang de nos pères, dans le marbre de la Déclaration Universelle des droits de l’homme, de 1948 :
« Tout individu a droit à la liberté d’opinion, d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit ».
Autant de mots d’où s’ancre, s’éprouve et se pérennise toute démocratie et qui protège l’expression de notre libre pensée. Cet Hymne à la liberté est repris en chœur par la Convention Européenne des droits de l’homme, en son article 10, lequel ajoute à la partition trois bémols qui conditionnent le droit d’ingérence de chaque état signataire.
Trois conditions que traduisent trois questions déterminantes :
l’atteinte à la liberté d’expression est-elle légale ? Légitime ? Nécessaire et proportionnée ?
La question de légalité, d’abord ?
Le code pénal russe ignore le blasphème, l’offense sacrilège. Voilà donc nos accusées poursuivies pour « hooliganisme » (article 216). Encore-faut-il pour obtenir condamnation pénale du hooliganisme « motivé par la haine religieuse » (article 213). A grand renfort de témoignage, la justice moscovite charge, et se charge de prouver l’indémontrable. « On les aurait » notamment « vues faisant des mouvements violents, agressifs, imitant des corps diaboliques » ?
Pourtant… les Pussy Riot ont-elles détruit un objet de culte ? Interrompu une cérémonie ? Ont-elles manifesté de l’agressivité. Résisté lors de leur évacuation ? Pas le moins du monde. Leur chorégraphie évoque, certes, d’avantage Michael Jackson que Mireille Mathieu. Peut-on les en blâmer ? Quant à leur propos : vous y trouvez de l’impertinence, sans miel, sans amen-ités. De la détresse… Mais ni haine ni fiel!
Selon la Cour Européenne des Droits de l’Homme, l’article 10 évoqué accorde sa protection à « toutes idées inoffensives ou indifférentes » et toutes celles qui, notamment en matière religieuse, « heurtent, choquent ou inquiètent » ou comportent « une certaine dose d’exagération ou de provocation » .
Cette condamnation viole ipso facto l’article 10.
Abordons la légitimité. La décision rendue en Russie semble dictée par un double souci :
« réparer les souffrances spirituelles et morales causées à tous les fidèles » et sanctionner « l’atteinte à la haute importance du christianisme pour une grande quantité de nations et de peuples ».Ce raisonnement appelle trois réflexions qui achèvent d’en démontrer l’extrapolation, le paradoxe et la dangerosité.
Le sophisme d’extrapolation. Aux orthodoxes qui furent offensés par la vidéo des rockeuses, nous répondons, étiez-vous contraints de la visionner ? A la poignée de chrétiens présents, nous répondons pourquoi ne pas vous être éloignés du spectacle ? Aux autres enfin qui jugent l’intention, « honni soit qui mal y pense » !
La culture du paradoxe. En prenant ainsi fait et cause pour la religion du plus grand nombre, la justice russe foule au pied le principe de laïcité inscrit au fronton de sa constitution. Elle contrarie, de surcroît, le message religieux qu’elle prétend défendre : « pardonne nous nos offenses comme nous pardonnons aussi… » !
Viennent enfin les prémisses du danger. Pour que « le meilleur de la religion triomphe du pire », nos démocraties ont besoin d’humour, d’impertinence. « Impérieux » est ce « besoin social », en ces temps honnis des dieux ! De l’humour corrosif encore. Sous peine d’attiser les Torquemada et Savonarole d’aujourd’hui. De l’humour caustique toujours. Pétri de vérités qui dérangent. Sous peine de décourager nos princes voltairiens de demain.
Car le bouillonnement de leurs idées est la matrice de notre progrès.
Répondons alors ensemble à la question centrale. Fallait-il faire de ce « Rockcantique » un casus belli ? Fallait-il réveiller l’eau bénite qui dort ? « Bien faire et laisser dire » disait notre grand-mère. Bien des périls n’eussent-ils pas été évités si nous avions eu, Poutine , ses juges et moi, la même grand-mère ? Poser ces questions me semble déjà y répondre…
Il y a plus grave.
Vous, magistrats moscovites, êtes allés beaucoup plus loin. Qu’il me soit permis de vous apostropher, à cette tribune !
Vous, magistrats moscovites, avez fait régner la démesure. Et partant l’arbitraire ?
Vous, magistrats, aveuglés par votre maccarthysme moral ? - avez surpassé de mille coudées les outrances d’Amourabi.
Vous, magistrats, votre logique fut plus pernicieuse que celle de la peine de mort, du troc judiciaire « œil pour œil ».
Résultat du délibéré :
· un châtiment effroyable de sévérité foulant au pied les règles de proportionnalité
· un châtiment emportant dès lors et encore, violation de l’article 10 de la Convention Européenne des droits de l’homme
· un châtiment valant à nos dissidentes, jeunes mères, de croupir honteusement depuis des mois dans un camp, digne qui en rappelle d’autres !
Je plaide avec l’emballement du cœur, pour qu’éclate cette brûlante vérité. Et retentisse une supplique :
- Libérez-les. La prison, les larmes ne se rachètent pas. L’honneur de juger pas d’avantage !
- « Le brave est compatissant, faudrait-il que l’homme de loi fût barbare ? »
- Effectivement, Monsieur de Voltaire : res ipsa locitur. La chose (jugée) parle ici d’elle-même…
Croyez-vous que ce « caviar-d’age féodal » sera digéré à Strasbourg ? Une censure peut en générer une autre…
- Strasbourg est notre espoir. Or, « quand tout est perdu, quand il n’y a plus d’espoir, la vie est un opprobre et la mort un devoir » … je place la mienne entre ses mains
- Vive Vous et Vive la liberté.
1.Voy. Le Monde du 1/2/13 http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/02/01/une-des-pussy-riot-transferee-dans-une-prison-medicalisee_1825996_3214.html 2.Voy. Notamment Le Soir du 7/2/13 http://www.lesoir.be/179746/article/actualite/monde/2013-02-07/pussy-riot-saisissent-cour-europ%C3%A9enne-des-droits-l%E2%80%99homme 3.Voy . à titre exemplatif l’ arrêt CEDH Smolorz du 16 /10/ 2012.









VIVE LA LIBERTE, UNE ET INDIVISIBLE !