Le bonheur comme finalité du développement économique et social

Isabelle CassiersProfesseur à l’UCL, chercheur au FNRS et membre de l’Académie royale de Belgique(1)

Qu’est-ce que le bonheur et comment l’atteindre ? Voilà bien une question que les humains n’épuisent jamais, malgré d’innombrables réflexions, méditations, traités de philosophie ou de sagesse. Sous son apparente universalité, elle reçoit des réponses qui varient à l’infini, allant du simple pain (ou riz) quotidien à l’éveil de la conscience (ou illumination), en passant par la santé, la connaissance, l’amour et l’amitié partagés, et bien d’autres aspirations singulières.

Dans notre tradition occidentale, les philosophes grecs ont pris soin d’établir une distinction entre quête individuelle du plaisir et évitement de la souffrance d’une part (hédonisme) et recherche du bonheur, « souverain bien », finalité suprême de l’existence d’autre part (eudémonisme). La publicité et le consumérisme flattent la première conception (y compris en faisant passer pour bonheur l’assouvissement immédiat des désirs les plus superficiels) tandis que la culture, les différentes formes de sagesse et de spiritualité nous poussent davantage vers la seconde, qui requiert plus de réflexion, de tempérance et d’intériorité. Le bonheur est ici compris comme un état d’être durable, qui transcende les aléas du quotidien et les émotions qui en résultent.

Il n’est pas étonnant que notre civilisation, épuisée par une course matérialiste qui ne tient pas ses promesses et nous laisse comme affamés, renouvelle son intérêt pour le bonheur et le manifeste de diverses manières. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la Résolution de l’Assemblée des Nations unies du 28 juin 2012 proclamant qu’une journée internationale du bonheur serait célébrée le 20 mars - équinoxe; équilibre entre le jour et la nuit ; passage du soleil au-dessus de l’équateur, ligne de partage entre le Nord et le Sud ; début du printemps dans l’hémisphère Nord... Retourner au texte et à l’historique de cette démarche nous permet d’éviter quelques pièges, dont une interprétation « à l’eau de rose » de l’événement et la transformation d’une quête essentielle en une nouvelle Saint Valentin aux atours très commerciaux.

Le texte de la Résolution des Nations unies est sans ambiguïté : «Sachant que la recherche du bonheur est un objectif fondamental de l’être humain, consciente de l’intérêt que revêtent le bonheur et le bien-être, objectifs et aspirations à caractère universel dans la vie des êtres humains partout dans le monde, et ayant à l’esprit qu’il importe de les prendre en compte dans le programme d’action publique, consciente également qu’il faut envisager la croissance économique dans une optique plus large, plus équitable et plus équilibrée, qui favorise le développement durable, l’élimination de la pauvreté, ainsi que le bonheur et le bien-être de tous les peuples, [l’Assemblée générale] décide de proclamer le 20 mars Journée internationale du bonheur »2. Cette résolution est elle-même le fruit d’un long processus dont il est intéressant de remonter le fil.

Quelques mois plus tôt, 68 pays, dont la Belgique, s’étaient associés à une initiative du Bhoutan de présenter aux Nations unies une résolution intitulée « Le bonheur, vers une approche globale du développement », résolution qui fut adoptée par consensus à l’Assemblée générale du 13 juillet 20113. Suite à cela, le Bhoutan a organisé au siège des Nations unies une réunion de haut niveau (2 avril 2012) sur le thème « Bien-être et bonheur : définir un nouveau paradigme économique » dont les textes proposent un tournant radical4.

Pourquoi le Bhoutan ? Ce petit royaume indépendant enclavé entre l’Inde et la Chine, au pied de l’Himalaya, est internationalement connu pour avoir proclamé dès 1972 que le « Bonheur national brut » (BNB) est un objectif bien plus intéressant que la croissance du « Produit national brut » (PNB). Depuis lors, dans cette nation, toute décision politique, toute action des pouvoirs publics est passée au crible du BNB : contribuera-t-elle à plus de bonheur pour la population ? La réponse à cette question fait l’objet d’enquêtes, de débats et d’évaluation démocratiques.

Bien entendu, le bonheur ne s’impose pas par décret. Il résulte le plus souvent d’un subtil mélange de transformation intérieure et de conditions extérieures favorables. Certains rayonnent de bonheur au sein de leur indigence tandis que d’autres « ont tout pour être heureux » et n’y parviennent pas. Dans la ligne tracée par le Bhoutan, le rôle du politique est de développer autant que possible les conditions d’accès au bonheur de tous. Dans une culture baignée de spiritualité, le bonheur individuel peut-il se concevoir sans soulagement de la souffrance d’autrui (principe d’équité) ou sans respect de la terre reçue en partage et de toutes les formes de vie qu’elle abrite (importance accordée à l’environnement) ? Loin de tout prosélytisme, ces deux principes essentiels pourraient fonder la liberté pour chacun d’inventer le bonheur à sa manière.

Le petit Bhoutan (700 000 habitants) parviendra-t-il à catalyser une réflexion qui occupe tant d’esprits à travers le monde ? Il sait en tout cas qu’il ne pourra pas résister seul, tel le dernier village gaulois, si la course globale vers le réchauffement climatique fait fondre les neiges de l’Himalaya et détruit son havre de quiétude. Aucun de nous ne peut résister seul. Prendre une journée de réflexion sur ce qu’est le bonheur, c’est déjà amorcer ou approfondir notre transformation intérieure, et cela peut même conduire à changer le monde, l’un et l’autre étant étroitement associés.

1- Actuellement en séjour de recherches au Bhoutan. http://icassiers.blogspot.com/

2 - http://www.un.org/ga/search/view_doc.asp?symbol=A/65/L.86&referer=/english/&Lang=F

3 - http://www.un.org/ga/search/view_doc.asp?symbol=A/65/L.86&referer=/english/&Lang=F

4 - http://www.gnhc.gov.bt/wp-content/uploads/2012/03/Brochure-final-final.pdf

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2. cherpay dit le 19/03/2013, 17:41

suite: On a trafiqué le rapport client/marchand.Le commerce a supprimé les intermédiaires: je peux prendre tout ce que je veux.La sanction tombe à la Caisse sous forme d'abandon obligé de l'objet de mon plaisir.Le commerce nous fait croire que c'est Noël tous les jours.Au prix d'une torsion de la réalité on nous a fait croire au possible bonheur quotidien.L'économie vise à la satisfaction des besoins.Mais elle nous a manipulés en en créant encore plus.Nous avons pensé qu'ils ne suffiraient pas à notre appétit. Et en effet.Malgré notre obésité générale nous continuons à dévorer.L'éclatement n'est pas loin...Nous mourrons de plaisir.En quelque sorte

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1. cherpay dit le 19/03/2013, 17:29

Insatisfaction Un étrange sentiment d'insatisfaction, un manque fondamental nous habite. Une sorte d'appétit que nous sommes incapables de combler.Déviation . Une sorte de faim perpétuellement insatisfaite.Une boulimie qui s'empare de nous.L'industrie alimentaire a vu depuis bien longtemps que c'était un filon gigantesque."Ventre affamé n'a pas d'oreille".On a supprimé tous les intermédiaires entre la marchandise et nous.On n

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