Jos Verbist et Raven Rüell au « Tribuna(a)l »
La même équipe bilingue qui avait enchanté avec « Baal » se retrouve pour « Tribuna(a)l » au Théâtre National.
Quelle différence entre un tribunal et une pièce de théâtre, entre un procureur et un comédien ? Peu de différences finalement, si ce n’est une, de taille : d’un côté, on joue un texte, de l’autre, on joue une vie, du moins sa réputation, sa liberté, son avenir. Raven Rüell, coauteur et co-metteur en scène avec Jos Verbist de Tribuna(a)l, le reconnaît : « Un procès est un spectacle en soi même si, bien souvent, c’est du mauvais théâtre dans lequel avocats et accusés jouent très mal. » Pendant près de six mois, Jos Verbist et Raven Rüell ont assisté à des dizaines de procès à Liège, Bruxelles, Gand, Courtrai ou Anvers. « Des procès en correctionnelle et non en assises, plutôt la petite criminalité que les meurtres, précise Raven Rüell. Et là, on est loin de ce qu’on peut voir dans les films américains avec des plaidoyers éloquents de 45 minutes. En correctionnelle, on trouve des gens qui ne parlent pas très bien, qui ne sont pas préparés. Ils sont théâtraux dans leur non-théâtralité. » De cette immersion dans les palais de justice, les artistes tirent un théâtre documentaire entre les histoires banales d’une justice ordinaire et les histoires extraordinaires d’une justice bancale.
Avec une équipe de comédiens francophones et flamands, les deux hommes restituent ce qui pourrait être une matinée au tribunal. Sauf qu’ils ont triché un tantinet : « Si tu passes réellement une matinée au tribunal, il y a beaucoup de procès reportés, d’attente. On a donc fait un montage des cas les plus forts ou intéressants. »
Des constats terribles
En plus de se plonger dans le labyrinthique appareil judiciaire, l’équipe a rencontré des avocats, juges, journalistes ou assistants sociaux. En émergent des constats terribles. « Les avocats à qui nous avons demandé s’il existait une justice de classe, nous ont répondu que oui, évidemment. Nous l’avons observé nous-mêmes avec des cas de drogue par exemple : celui qui peut se payer un bon avocat reçoit un plaidoyer de 20 minutes et est acquitté. Celui qui a un avocat commis d’office, reçoit un plaidoyer d’une minute de quelqu’un qui visiblement n’a même pas lu le dossier. Je ne dis pas que les avocats gratuits sont forcément mauvais, il y en a aussi des bons, mais tu peux être très mal défendu si tu n’as pas les moyens. Sans compter les préjugés : parfois, tu sens que le jeune maghrébin n’a aucune chance, qu’il est déjà coupable avant même de s’être défendu. De la même manière, quelqu’un qui a du travail ne reçoit pas le même regard de la part du juge ou du procureur que celui qui est au chômage depuis deux ans. Et puis, il y a les chiffres : 70 % des gens en correctionnelle sont d’origine étrangère ou pauvres. La pièce n’est pas que dans la dénonciation, on pose des questions, on reste respectueux de ceux qui exercent cette profession au quotidien, on scrute aussi la fragilité de l’être humain dans cet écrasant
système judiciaire. »
Contrairement à Baal qui se jouait soit en français, soit en néerlandais, Tribuna(a)l mêlera les deux langues surtitrées et convoquera des comédiens non professionnels pour troubler la frontière entre fiction et réalité d’un théâtre documentaire dans les sombres recoins de la justice des hommes.
Du 21 au 30 mars au Théâtre National, Bruxelles. Du 17 avril au 4 mai au Theater Antigone, Courtrai.







