Léopold II n’a pas fini de se retourner dans sa tombe
Créé en 2003, « La vie et les oeuvres de Léopold II » revient au KVS, en français, après avoir tourné de Kinshasa à Matonge, en Flandre comme en Wallonie.
C’est dans la salle paroissiale d’un village proche de Charleroi que nous avons découvert, en 2007, La vie et les œuvres de Léopold II de Hugo Claus, mis en scène par Raven Rüell. Endroit insolite en clin d’œil ironique, d’un côté aux visées évangélisatrices de l’aventure coloniale sous le fameux roi belge, et de l’autre, à la plume anticléricale de Claus, premier détracteur d’une bourgeoisie provinciale bien-pensante. Car l’auteur du Chagrin des Belges écrit ici comme on pisse dans le bénitier, avec une impertinence folle. Il a d’ailleurs imaginé La vie et les œuvres de Léopold II pour éviter de recevoir la décoration qui le sacrait Chevalier de l’Ordre de Léopold II après avoir reçu le Prix d’Etat du Théâtre en 1967.
Créée en 2003 au KVS, la pièce s’est jouée aussi bien à Kinshasa qu’à Matonge, en Flandre qu’en Wallonie, et revient aujourd’hui à l’endroit de ses premiers méfaits – au KVS – le théâtre royal flamand ayant choisi, cette saison, de reprendre quelques-unes des pièces les plus marquantes de son répertoire. « C’est intéressant de la rejouer au KVS, sur la place même où Léopold II a donné son premier discours », sourit Bruno Vanden Broecke, formidable Léopold II en marcel blanc et bretelles grises menant tambour battant une troupe déjantée, au jeu vif, burlesque, voire grand-guignolesque. Bruno Vanden Broecke est décidément abonné au registre historique – en particulier colonial – de la Belgique, lui qui continue aussi, par ailleurs, de porter le fabuleux seul en scène de David Van Reybrouck, Missie, histoire d’un missionnaire âgé qui contemple son passé, d’un Père Blanc qui ressuscite quelques passages noirs de sa vie.
En attendant de rattraper Missie, on vous incite à vous inscrire au cours d’histoire dispensé par La vie et les œuvres de Léopold II, farouche critique du personnage. Au fil de faits historiques, les dix comédiens interprètent une galerie de personnages caricaturés : Léopold 1er, qui se demande bien pourquoi il a choisi la Belgique pour régner. Un évêque décidé à sortir l’Afrique des ténèbres, sans perdre de vue les avantages matériels de sa mission : « Du cuivre, du cacao, du sucre et une population serviable. » Un autre évangélisateur chargé de ramener un Noir empaillé dans une caisse. L’épouse de Léopold II parée d’une mini-jupe tissée de bananes pour attirer l’attention de son mari obnubilé par le Congo. Stanley l’explorateur, le Premier ministre, les indigènes, la liste est longue et colorée. Le tout galopant à un rythme effréné entre parodie, chants, et trouvailles visuelles comme cette barbe blanche à rallonge suggérée par un sac en plastique blanc amidonné, accroché aux oreilles !
Avec une effronterie exubérante et un humour décomplexé très flamand – à l’image de ce Léopold qui rote chaque fois qu’il prononce le mot noir, prétextant des « mots » d’estomac – la pièce n’y va pas de main morte et a fait exploser de rire tous types de spectateurs, en particulier à Kinshasa : « c’était une expérience incroyable ! »
« On a joué aussi bien à l’université que dans des quartiers pauvres de la ville. Là-bas, le public est très participatif : les gens font semblant de tout croire, ils répondent tout haut aux questions qu’on se pose dans la pièce, c’est fascinant à vivre ! Jouer l’histoire de la Belgique au Congo, c’était très fort. »
Du 28 au 30 mars au KVS, Bruxelles. www.kvs.be.







