Quand la Belgique était la Grèce
On en est 1981. La Belgique d’alors est au bord du gouffre. « L’année la plus noire que nous avons connue dans notre carrière d’économistes », se souvient Henri Bogaerts, commissaire au Plan. La chronique de Béatrice Delvaux pour De Standaard
La crise économique en Europe et la N-VA sont les deux chances de la Belgique. L’auditoire du Masereelfonds, qui m’attendait avec grande curiosité à Dilbeek, a cru pendant quelques minutes ce soir-là, en écoutant l’introduction de mon exposé, que je leur livrais un poisson d’avril. Mais non. Je m’explique. Ces deux éléments, assez pimentés, sont des risques qui pèsent sur le pays mais aussi, paradoxalement, il y a fort à parier que sans eux, le gouvernement Di Rupo, composé de six partis hétéroclites, n’aurait pas tenu le temps qu’il a tenu, et ne se serait sans doute pas engagé dans les décisions qu’il a prises et qu’il va encore devoir prendre.
Sacré ciment. Avec l’Europe d’un côté qui tient le cordon budgétaire, et de l’autre, la N-VA qui force à rester unis et à agir plutôt qu’à se quereller, les réformes entreprises et leur rythme n’auraient peut-être pas été, les unes réalisées et l’autre tenu.
Reste le troisième élément, celui qui permet d’aller plus loin, et de transformer la société plus fondamentalement Car ils sont nombreux à le dire : il faut approfondir certaines réformes touchant à la compétitivité, aux pensions, à la fiscalité, au financement de la sécurité sociale, aux nouvelles dépenses publiques indispensables pour redoper nos facteurs de productivité (éducation, recherche et développement, réseaux, infrastructure.) en déliquescence. Ce troisième élément, indispensable à la conduite de réformes, Henri Bogaert, commissaire au Plan, l’a résumé dans la très rare interview donnée au Soir cette semaine : « Il est évident que s’il n’y a pas de souffle, pas une perspective d’un projet commun, c’est de plus en plus difficile. Gérer des égoïsmes et des antagonismes ne permet pas de réforme ».
Ce vieux briscard de la macroéconomie et de l’Etat belge, entré au Bureau du Plan il y a plus de trente ans, un organisme qu’il préside depuis 20 ans, sait de quoi il parle. Comme jeune économiste fraîchement entré au Plan, et ensuite comme patron du Bureau, il a participé de très près aux décisions politiques clés qui ont marqué le destin économique belge des trente dernières années. A plusieurs reprises, raconte-t-il, il fut convoqué en secret par les ministres de l’époque, accompagné à chaque fois de celui qui devint le mythique gouverneur de la Banque nationale, Alfons Verplaetse. Se retrouvant souvent dans des endroits improbables pour exposer entre quatre-z-yeux, les résultats des simulations demandées aux experts du Plan, des effets des décisions que le gouvernement voulait tester en secret car elles allaient dans un premier temps, faire mal. Bogaert se rappelle ainsi « Les Ailes », ce mess en ville des officiers de l’armée de l’air, à deux pas de la Rue de la Loi, où il retrouvait, en catimini Verplaetse et ses acolytes.
On est alors en 1981. « L’année la plus noire que nous avons connue dans notre carrière d’économistes ». Année la plus noire pour tous, car à l’époque, tout fout le camp en Belgique : compétitivité, hémorragie de capitaux, déficit public à plus de 15 % du PIB, taux d’intérêts réels de plus de 6 %. C’est simple, la Belgique d’alors, c’est la Grèce. Une petite équipe se réunit en secret pour préparer une dévaluation, avec blocage des salaires et un package de mesures de réduction de déficit budgétaire.
Rebelote quelques années plus tard, en 1993, lorsqu’un nouveau petit groupe se réunit à nouveau secret, à la demande du gouverneur Verplaetse pour préparer un pacte social. Il travaille sur la compétitivité et le désendettement, conçoit l’indice santé, la loi sur l’encadrement des salaires de 96 etc. Ce Pacte social n’est pas accepté à l’époque par les organisations syndicales. C’est le gouvernement Dehaene, seul, qui l’assumera, sous le titre de « Plan Global ».
Pour Henri Bogaert, qui a vécu les deux événements, la leçon du passé est claire et il l’a répété à un moment où estime-t-il, les problèmes de fond de la Belgique doivent être résolus par priorité. Elle est troublante : « A chaque crise, le dialogue social s’est toujours révélé incapable de proposer des solutions. Et le gouvernement a toujours dû intervenir. »









Bonne piqure de rappel. Ce dont nous avons besoin est d entamer un transfert graduel des emplois publics vers le privé. Cela peut se faire en fermant en priorité les institutions inutiles. Nous n avons plus les moyens de nous endetter encore et toujours pour payer les salaires des fonctionnaires. Individuellement, les fonctionnaires ne sont coupables de rien. Ce sont les gouvernements successifs qui ont failli à leur tâche.