Le soleil au zénith… et Œdipe au paradis!
Pour son premier film en anglais, Anne Fontaine confronte deux mères et deux fils. Eros y salue le fantôme d’Œdipe.
Vingt ans, déjà, et une douzaine de films, qu’Anne Fontaine s’est installée dans la maison cinéma. En y contant des histoires souvent imprégnées par le trouble, (extra)conjugal, amoureux, existentiel (Nathalie, Nettoyage à sec, Comment j’ai tué mon père…). Avec Perfect mothers, la voilà qui délaisse son goût des drames triangulaires et nous offre, en anglais dans le texte, un film en miroir où deux femmes et mères se confrontent aux corps de deux jeunes hommes et fils. Rencontre.
Qu’est-ce qui vous a amenée à adapter cette nouvelle de Doris Lessing ? Ce qui m’a embarquée, c’est la situation assez inouïe entre deux femmes fusionnelles depuis l’enfance, qui crée un rapport quasi érotique entre elles. Rapport qui va ensuite se prolonger avec leurs fils respectifs, et qui est comme une sorte de métaphore et de tragédie grecque érotique. Il y a quelque chose de très fort dans l’idée du paradis perdu, dans un endroit mythique, en dehors du temps. Il y a ce glissement vers des désirs et une sorte d’interdit… et en même temps cette faculté qu’elles ont d’y aller. Sans vision morale de leurs propres actes. C’est un sujet formidable pour le cinéma. Et c’est un sujet pour moi. Ma rencontre avec Doris Lessing fut décisive. C’est elle qui m’a appris que sa nouvelle était tirée d’une histoire vraie. Quand je suis sortie de chez elle, j’ai été tellement émue que je me suis dit que maintenant je pouvais faire le film. Et c’est aussi ce qui m’a donné le courage de le faire en anglais.
Vous parlez de « vision non morale ». Et pourtant, on est en permanence confronté à une petite voix intérieure qui nous renvoie à des questions morales.
Est-ce qu’on est mal à l’aise ? Est-ce qu’on est attiré ? On est entre deux eaux. Instables. C’est inconfortable… et pourtant désirable aussi. Pour cette famille-là, il y a quelque chose de naturel d’aller dans ce trouble. Et quelque chose qui vient beaucoup de l’érotisme de l’endroit, entre l’eau et la terre, en dehors du temps, dans quelque chose d’insulaire. Et on retrouve quelque chose des tragédies grecques, sans les côtés pesant ou psychologisant.
Au fond, votre film nous confronte à notre double voix intérieure. L’une nous dit : vas-y, entre dans le trouble et le fantasme. L’autre nous dit : surtout n’y va pas !
Le fait d’y aller renforce à chaque fois la puissance de la chose que vous avez transgressée. Il y a un combat intérieur. On oscille entre désir et peur de ce que ça va provoquer. Et pourtant vous avez ces deux femmes qui y vont… et je suis admirative. Ce sont des histoires d’amour. Tout à fait spéciales, d’accord, mais ce ne sont pas uniquement des histoires de sexe.
Le thème du miroir, des deux femmes blondes, de la mer, du désir, tout cela semble renvoyer à « Persona », de Bergman…
Quand j’ai lu la nouvelle, j’ai pensé à Persona. C’est un de mes films préférés. Et ça parle de deux femmes, comme un aigle à deux têtes, deux visages qui n’en sont qu’un à certains moments. J’avais aussi La piscine, en tête. Un film où tout le monde est presque trop beau pour que ce soit vrai. Delon, Birkin, Romy, Ronet. Il y a quelque chose, derrière les apparences, de violent qui se prépare.
Ce sont des films d’eau. Comme si le trouble passait chaque fois par l’eau ?
C’est le lieu où la sensualité prend corps. Il y a quelque chose de simultanément sensuel et naturel dans l’eau. Je n’aurais jamais pu raconter cette histoire à la montagne. J’aurais détesté. Ça m’aurait étouffé. Avec la mer, l’espace s’agrandit. On est à la fois dans le large, le spectaculaire et l’intime.
Il y a une quinzaine d’années, un sociologue canadien parlait du phénomène des « pères manquants et fils manqués ». L’absence des pères dans votre film dirait-elle quelque chose sur ces fils ? Comme si la place était à prendre ?
Les hommes adultes sont assez peu représentés, c’est vrai. Un père décède. L’autre part à Sidney. Alors oui, ça fait partie du sujet. Ils ne sont pas là, ou très peu là. S’ils étaient là, ça ne pourrait jamais prendre.
Derrière le fantasme érotique, votre film interroge aussi la crise existentielle de femmes proches de la quarantaine…
Il y a quelque chose de mélancolique sur la solitude. La conscience que ça ne va pas durer, que c’est éphémère, et qu’on est du coup dans la précarité existentielle.
Et dans une précarité de la transgression où tout est à gagner, en cette parenthèse trouble : la peau ferme et virile des jeunes amants fait rêver les femmes-mères, et la maturité sexuelle de celles-ci attire les garçons… ?
Bien sûr, et c’est pour ça que ce n’est pas du tout une vision tragique. C’est très naturel. Il y a quelque chose qui glisse.
C’est votre premier film anglo-saxon. Ça change quoi de travailler avec des acteurs qui parlent anglais ?
Je me suis sentie tout de suite très proche de Naomi Watts, qui est australienne et qui a grandi en Angleterre. Elle a une intelligence incroyablement profonde. J’ai senti une affinité intellectuelle entre elle et moi. Je n’étais du coup pas impressionnée ni angoissée par l’anglais, que je parle correctement mais pas comme une bilingue. Ne pas tout maîtriser m’a semblé intéressant pour le film. Ce fut même libératoire. Mais j’avais le sujet dans mes veines… or c’est ça qu’un grand acteur regarde : le rapport entre le sujet et le metteur en scène. Naomi, je la dirigeais à peine. Robin, comme les Américains, attend qu’on lui explique. Et préfère qu’on lui explique un petit peu trop. À elle, je disais qu’il ne fallait surtout pas de mélancolie dans le jeu. Et qu’il fallait faire confiance aux situations.
Êtes-vous à l’aube d’une carrière américaine ?
Ce sont les sujets qui doivent vous porter. Ce n’est pas l’idée de faire des films pour conquérir le monde entier. On me propose en ce moment beaucoup de films américains. Je vois les scénarios… et il n’y a rien. Je veux dire : rien qui me réfléchit. Ce n’est pas le but dans la vie de faire des films en Amérique. C’est important de ne pas se perdre, pour un metteur en scène. Sinon, vous êtes cuit. Donc, je ferais bien un film en Belgique…









Fantaisie. Un groupe de feuilles, un souffle de lumière où vient la pensée, le son de la neige qui chante le matin.... Francesco Sinibaldi