«Les Rustres»: la misogynie clouée sur les planches

Catherine Makereel
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Le Théâtre en Liberté de Daniel Scahaise exporte ses « Rustres » vénitiens à La Virgule, centre transfrontalier de Tourcoing.

C’est l’histoire de quatre grincheux bien décidés à faire la loi chez eux. La pièce de Carlo Goldoni imagine quatre ours mal léchés qui entendent régner en maître sur femme et enfant mais vont se heurter à la résistance d’une femme de caractère. En ce jour de carnaval, une brise décadente souffle sur les rues de Venise, mais derrière les façades, l’atmosphère est loin d’être aussi libertaire. Chez Lunardo, interdiction de sortir s’amuser au théâtre, Lucietta, sa fille, doit s’activer pour finir le repassage. C’est que le chef de famille entend mener son épouse et sa fille à la baguette. D’ailleurs, il a décidé de marier sa fille et de maîtriser les moindres détails de cette alliance, jusqu’au choix de l’époux. Dans le plus grand secret, il s’est entendu avec Maurizzio pour sceller une union avec son fils, tandis que les jeunes promis ne doivent pas se rencontrer avant les fiançailles. Mais c’est compter sans l’esprit rebelle de Felice, femme du bourgeois Canciano, tous deux invités à la table de Lunardo ce soir-là.

Décidément adepte des ambiances carnavalesques, Daniel Scahaise taille ces Rustres dans une étoffe tout ce qu’il y a de plus classique, appuyant avec rythme et couleurs la grotesque misogynie de ses mâles personnages et la contrite soumission de ses cocottes coquettes. Fallait-il une pièce du XVIIIe siècle pour évoquer la phallocratie d’aujourd’hui ? Fallait-il tant de caricatures et de cabotinage pour évoquer notre époque où le machisme est bien plus insidieux que les lourdes plaisanteries de ces vieux machos revêches ? Le manichéisme de cette guerre des sexes vaudevillesque est-il à la hauteur des inégalités invisibles, perverses d’aujourd’hui ? Les avis seront partagés. Ce qui est sûr, c’est que la direction d’acteurs est absolument impeccable, la troupe du Théâtre en Liberté s’en donnant à cœur joie dans ce registre bouffon, burlesque.

Peu de tournées

Une troupe qui, une fois n’est pas coutume, quitte cette semaine le Théâtre des Martyrs, pour voyager jusqu’à la frontière. Accueillis par la Virgule, centre transfrontalier de Tourcoing, les comédiens jouent ces Rustres à Mouscron, pour quelques jours. «  C’est inhabituel, c’est vrai, réplique Daniel Scahaise. Nous ne faisons pas beaucoup de tournées, pas par idéologie mais pour des raisons purement pratiques. Nous avons des productions lourdes avec de grosses distributions, une dizaine de comédiens en moyenne. Quand on nous demande de tourner et qu’on donne notre prix, on nous répond : Pour ce prix-là, je peux avoir deux vedettes françaises ! Et puis, nous assumons trois spectacles par saison aux Martyrs : c’est difficile de bloquer les comédiens pour ne jouer que trois ou quatre jours un mois par-ci, un mois par-là, pour les tournées. C’est important de tourner mais nous ne voulons pas n’être que dans la logique de vente, jouer un soir et puis s’en aller. Nous préférons aller dans un endroit plusieurs jours pour rencontrer le public, travailler avec les associations, faire des animations avec les écoles. C’est ce que nous avons fait avec Cyrano à Marche-en-Famenne. Aux Martyrs, en accord avec notre contrat-programme, nous assumons le volet grande distribution et grands textes classiques. Christine Delmotte tourne plus que nous et Philippe Sireuil, alors là, c’est presque un ministre des Affaires étrangères !  »

Osez la rencontre !