Des gouttes brûlantes sur le festival Emulation
Coup de jeune à Liège avec Emulation et son tremplin pour talents prometteurs. Parmi eux, Caspar Langhoff et ses « Gouttes sur une pierre brûlante »
Aller au théâtre, c’est vivre dangereusement. C’est s’abandonner à des artistes qui vous balancent leurs tripes, vous embarquent dans des voyages improbables, vous jettent leur hargne à la figure et vous renvoient un miroir inconfortable. Aller au théâtre, c’est prendre un risque, d’autant plus vivifiant quand il vous est servi par une bande de jeunes créateurs prêts à en découdre, encore et toujours, avec les codes de la scène.
Aventuriers et explorateurs, le festival Emulation est pour vous. Pendant une semaine, cinq jeunes compagnies vous font trotter dans la ville de Liège pour vous en mettre plein la vue. Au Théâtre de la Place, au Pôle Image, au Manège de la Caserne Fonck ou dans d’autres lieux moins connus du grand public comme la salle Georges Truffaut ou le Corridor, ces talents émergents bousculent allègrement.
Parmi eux, on notera Caspar Langhoff et ses Gouttes sur une pierre brûlante du cinéaste Fassbinder. Créée à l’Epongerie à Bruxelles, la pièce a frappé un tel coup qu’elle fut nominée comme meilleure découverte aux prix de la Critique 2012. Dans son sous-titre, « une comédie pseudotragique », on décèle la distance cynique et humoristique que distille la mise en scène dans ce chassé-croisé amoureux et sexuel : Franz, 19 ans, tombe sous les griffes de Léopold, 35 ans. Le premier, jeune idéaliste passionné, refuse de travailler. Le second est plus matérialiste et désabusé. Fiancé à Anna, Franz va se découvrir une attirance sexuelle pour Léopold qui, lui-même, aime les hommes et les femmes. Franz s’installe chez Léopold mais la situation se dégrade bien vite, la relation s’envenime, la cohabitation devient un enfer. Anna propose alors à Franz de le sauver et de reprendre leur rêve de vie heureuse là où ils l’avaient arrêtée, mais rien ne pourra plus être pareil. Jusqu’à l’issue tragique.
Des mŒurs bousculées
Fassbinder, plus connu pour son cinéma que pour son théâtre, écrivit cette pièce en 1966. Il avait 19 ans. Caspar Langhoff a la trentaine et entend questionner la portée pré-soixante-huitarde de cette pièce aux mœurs, si ce n’est libérées, du moins bousculées. « Fassbinder fait partie de cette génération qui dit : “Vous nous offrez un pays en pleine prospérité économique, mais ce pays n’est pas allé jusqu’au bout de l’enquête sur son passé nazi.” A cette génération, j’ai envie de poser une question : vous avez fait 68, libération des contraintes morales, qu’est-ce qui a été libéré là-dedans ? Les structures ou le marché ? A mon sens, c’est le marché qui s’est libéré. La publicité n’a plus de limites au caractère régressif qu’elle propose. La réalité économique est moins libérée. J’ai l’impression que ma génération vit dans un conformisme, la famille contre la précarité économique. Travailler l’œuvre de Fassbinder, c’est s’interroger sur ces années où on pouvait prétendre que tout était permis. »
Fils du metteur en scène Mathias Langhoff et petit-fils d’un autre metteur en scène, Wolfgang Langhoff, qui fut emprisonné en 1933 comme communiste par le régime nazi avant de fuir pour la Suisse, Caspar Langhoff puise, avec cette pièce, dans ses propres racines, tout en déployant sa propre palette d’artiste touche-à-tout, lui qui exerce aussi comme comédien ou régisseur sur d’autres projets. Avec Des gouttes sur une pierre brûlante, Caspar Langhoff questionne bien plus que la norme sociale et sexuelle, il interroge les fondements mêmes du couple, hétéro ou homo : la lâcheté, l’égoïsme et l’hypocrisie.
Emulation du 19 au 27 avril à Liège. www.theatredelaplace.be



